| mercredi 30 avril 2008, a 12:11 |
| 8 ans |
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Aujourd'hui cela fait 8 ans que j'ai perdu mon père.
8 ans qui ne guérissent pas une telle blessure mais qui apprennent à vivre avec.
8 ans qui me séparent de lui.
8 ans qui peuvent paraître une éternité mais qui ne sont rien tant mon souvenir de lui est présent.
8 ans qui me font prier (ou plutôt espérer, car je ne prie pas) pour ne pas revivre ça avant très très longtemps. Mais en sachant qu'un jour où l'autre ça arrivera.
Comment faire autrement ? N'aimer personne ? Ne pas s'attacher aux êtres de nos vies ? Impossible…
Aujourd'hui, il pleut.
C'est très bien.
On ne verra pas mes larmes.
Mais, vous pleurez ?
Non non, c'est la pluie. Tout va bien. |
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| mardi 02 décembre 2008, a 10:32 |
| Maintenance |
Juste afin que le blog ne se désactive pas tout seul. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:22 |
| Introduction |
A mon père,
A ma famille,
A Cécilia et à mon futur bébé pour qu’ils connaissent un peu leur grand-père,
A Chantal pour tout le bonheur qu’elle lui a procuré,
A mes amis,
A tous ceux qui m’ont supportée.
A tous ceux à qui il manque.
« On ne remplace jamais un père.
On peut parfois aimer un homme par habitude, par faiblesse, par dépit, par facilité ou par raison.
Pas un père. Dans ce cas, c’est de l’amour éternel, pur et sans condition. »
Florence, 2000.
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| mardi 23 mai 2006, a 23:13 |
| Chap 1 - De notre amour |
Mon père et moi, nous étions comme les doigts de la main. Inséparables. Toujours en train de se téléphoner, faute de se voir. La vie parisienne fait tout pour séparer les gens qui s’aiment. Une heure de voiture et d’embouteillages après une journée de travail, de métro, de problèmes ? On n’en a pas toujours l’envie, ni le courage. Alors nous nous parlions. Pour rien, seulement pour entendre la voix de l’autre raconter une histoire, une anecdote, ou simplement demander un conseil. «Au fait, comment tu fais pour la pyrolyse du four ? » ou « Tu te souviens du nom de la fille qui avait... ? » On se fâchait souvent, pour des bêtises aussi. Il faisait exprès de dire le contraire de ce que je pensais, et moi de même. Ce n’était jamais long. Quelques minutes à faire mariner l’autre et l’un des deux craquait et rappelait. « Alors Kékébu ? », c’était mon surnom. « Mouais ! » répondais-je, faussement contrariée, et la crise était passée. Nous pouvions recommencer à raconter des fadaises...
Je me souviens de ce surnom que maintenant j’adore. Il me le disait en privé, mais un jour alors que je partais à l’école, il était sorti sur le palier et avait lancé un tonitruant « Bonne journée petit Kékébu ». Dans l’ascenseur ouvert, un beau jeune homme avait rigolé. J’en avais voulu à mon père. On est bête quand on est adolescent !
Depuis sa maladie, nos coups de fil s’étaient multipliés, parfois jusqu'à six ou sept fois par jour. J’étais plus inquiète, moins disponible physiquement depuis la naissance de ma fille, et lui était aussi davantage chez lui. Mon mari, Manuel, était à la fois attendri, un peu jaloux et exaspéré par ces appels incessants, surtout lorsque nous étions à table... Il me disait : « Mais qu’est ce que vous avez encore à vous dire, bon sang ? Tu pourrais couper le cordon un peu, non ? ». Rien, justement, nous n’avions rien à nous dire. C’est ce que personne ne pouvait comprendre. Du côté de mon père, c’était pareil. Chantal, son amie, sa dernière compagne, était elle aussi agacée par ces appels sans raison valable. Personne d’autre que nous ne pouvait savoir le plaisir qu’ils nous procuraient.
D’ailleurs, le cordon n’a pas attendu que je sois prête pour se rompre...
Je suis née en 1972. Mes parents n’ont jamais eu l’air très amoureux l’un de l’autre, en tous cas ils ne l’étaient sans doute jamais en même temps. Quand ils s’embrassaient sur la bouche, je trouvais ça super. Mais c’était rare.
Alors, en 1985, ils ont décidé de divorcer. Divorce long et difficile. Inutile de tout raconter ici, ce n’est pas le sujet. J’ai compris que ça allait vraiment mal lorsque je suis rentrée de vacances. Me tranchant un petit bout de saucisson avant de passer à table, j’ai demandé à mon père s’il en voulait. Il a dit oui avec enthousiasme. A ce moment, ma mère a hurlé que c’était son saucisson et que s’il en voulait, il n’avait qu’à aller en acheter. Ils ont alors commencé à marquer de leurs initiales, au marqueur noir, tous les produits consommables de la maison. M ou N, il fallait choisir son camp. C’était la guerre du sel et du papier toilette, entre autres. Le Moyen Age ! Ils ne m’ont pas beaucoup épargnée. J’étais au centre de leur haine. Une haine terrible, qui leur faisait dire des horreurs, des trucs qu’on ne dit pas à une gamine de treize ans. J’étais devenue l’intermédiaire, la messagère. « Tu diras à ta... de mère que... », « tu répondras à ton ... de père que je ne suis pas d’accord », « J’ai fait un beau rêve cette nuit, j’ai rêvé que ton père crevait », « Comment peux-tu aimer cette.....? ». La décence m’interdit de retranscrire ici ces mots. Ce sont les pires. De plus, je crois qu’il était jaloux de ma mère, il ne comprenait pas que je l’aime autant que lui, alors qu’elle m’avait « abandonnée », d’après lui.
Bref, après quelques longs mois, j’ai été confiée à la garde de mon père, après une période géniale de garde alternée qui n’a pas du tout plu au juge. « On ne peut pas saucissonner un enfant ». Je me souviens de ce jour comme si c’était hier. C’est toujours un déchirement de devoir se séparer de l’un de ses deux parents. Mon père avait voulu ma garde, ma mère ne s’était pas battue pour l’avoir, pour des raisons compréhensibles. Je n’en voulais à personne. C’est vrai qu’avec papa, mon adolescence promettait d’être rose et dorée. Il ne savait pas me résister. Jusqu’au bout, il m’a encensée, adulée, complimentée. Peut-être trop d’ailleurs, car à présent, je suis fragile, je résiste mal à la critique ou au manque de reconnaissance. Il avait toujours un mot agréable pour me mettre en valeur. J’étais toujours la plus belle et la plus intelligente. Quand une des ses relations disait quelque chose de gentil sur moi, il me le répétait instantanément, fier et heureux de sa « création ». En vidant ses affaires, j’ai même retrouvé des notes qu’il avait prises pendant une des ses conversations amicales me concernant. Il avait tout noté pour ne pas se tromper et me redire exactement ce qui avait été dit sur mon compte...
Je le respectais et ne mentais jamais ni ne désobéissais.
Ma mère m’a rappelé, je ne m’en souvenait plus, que je lui avais expliqué la chose suivante concernant la garde : Je savais que mon père était souvent insupportable. Si je ne le voyais qu’une fois tous les quinze jours, cela risquait parfois de mal se passer. Le week-end serait alors gâché. Avec elle, aucune chance de se chamailler. Donc toutes les fois où nous nous verrions seraient agréables. Il fallait donc confier la garde à mon père. Ce qu’il peut se passer dans la tête des adolescents...
Lui aussi il me voulait. Mais quand il a eu connaissance du jugement et du fait qu’il allait devoir s’occuper de moi, seul et à plein temps, il a dû avoir peur. Il m’a dit des choses affreuses « Tu te rends compte, ta mère t’a abandonnée. Tu ne la verras presque plus ». Je savais bien que ce n’étais pas vrai. Ma mère est raisonnable, sensée, a les pieds sur terre, et elle m’aime. Mais sur le coup, à quatorze ans, on pleure, forcément.
Puis tout s’est mis en place, petit à petit. Papa faisait le marché, un poisson, un poulet, un rosbif et des tomates farcies chaque semaine. C’était beaucoup trop ! Tout était cuit et emballé dans le réfrigérateur et nous en avions pour toute la semaine (une grande famille en aurait eu suffisamment aussi...) ! Il faisait le ménage, le repassage, le bricolage, les courses, m’emmenait à l’école quand je commençais très tôt et quand je lui avais fait du charme pour qu’il m’accompagne. Je gagnais ainsi vingt cinq minutes de sommeil. Nous faisions les magasins ensemble, nous allions au cinéma et nous partions en vacances. Nous avions les mêmes goûts, les mêmes envies la plupart du temps, ou alors il se calquait sur les miens, mais adroitement car je ne m’en rendais pas compte. Peut-être était-ce le contraire ? En tous cas nous étions heureux ensemble.
Il tombait amoureux souvent. Ca me faisait rire car c’était à chaque fois « une fille terrible », mais la fille terrible devenait vite terriblement gênante. Jamais je ne l’ai poussé à quoi que ce soit. C’est toujours lui qui a décidé qu’elle resterait ou partirait. Parfois, elles prenaient le large d’elles même, mais jamais à cause de moi. J’avais ainsi la conscience parfaitement tranquille.
Par ailleurs, je continuais à voir ma mère, moins souvent bien sûr, mais intensément et régulièrement. Mes études se déroulaient bien. Aucun fléchissement scolaire suite au divorce.
Bref, tout allait pour le mieux. Notre complicité se développait de jour en jour. Nous nous racontions des histoires drôles. Ce n’était pas toujours les mêmes qui nous faisaient rire, d’ailleurs, mais nous savions quelles étaient celles qui plairaient à l’autre. Il était jeune d’esprit, il aimait les fast food, la musique, le bateau, le cinéma, et tous les ans, il voyait au moins un film qui devenait « le film le plus génial de sa vie », de l’enthousiasme à l’état pur.
Entre nous, c’était à la vie, à la mort.
Et justement, ce matin, il est mort. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:13 |
| Chap 2 - De sa maladie |
Mon père a toujours été en excellente santé. L’hiver, il se promenait en chemise, sans jamais attraper froid. Ou alors c’était un petit rhume qu’il pouvait cacher, car un homme, un vrai, ne tombe pas malade. C’est dégradant d’être faible ou malade. C’est ce qu’il pensait, en tous cas...
Il n’a jamais vu un médecin, n’a jamais fait de prise de sang, n’a jamais manqué un jour de travail. Pas parce qu’il était courageux, mais tout simplement parce qu’il n’était pas malade. C’est ce que j’ai constaté en vivant avec lui. Ma mère m’a raconté qu’une fois, il y a bien longtemps, il avait été cloué au lit par une grippe, une vraie. Celle qui vous fait trembler de froid sous trois couvertures, pas celle que tous les gens d’aujourd’hui prétendent avoir dès qu’ils ont le nez qui coule un peu. D’ailleurs, à ceux là, je leur dis toujours « si tu avais la grippe, tu ne serais pas là ».
Lorsque j’étais petite, nous étions partis faire du camping dans le sud, un été. En faisant des branchements électriques, il s’était branché lui même sur le deux cent vingt volt, totalement électrisé ! Ma mère et moi étions aux douches, il était donc seul. Il est resté presque une minute collé à la prise de courant. Pour l’enlever, il a entouré le fil autour de son pied et a tiré de toutes ses forces. La prise est tombée mais la moitié de son doigt était arrachée. Trois heures après, il barbotait dans la grande bleue comme si de rien n’était, le pouce en l’air dans une poupée de gaze.
Là où nous avions emménagé, Manuel et moi, nous avions dans le jardin un ancien bassin en béton, destiné à accueillir des poissons. Comme il était en très mauvais état, nous avons décidé de l’enlever. Impossible ! Papa est arrivé à la rescousse, et, à soixante quatre ans, à grands coups de masse accompagnés de grognements de bête, il est venu à bout de ce mastodonte. La maison en tremblait !
Bref, une force de la nature. Pourtant, on ne peut pas dire qu’il se ménageait : pas un poil de sport, des horaires fantaisistes, des cigarettes jusqu'à cinquante cinq ans, du Whisky à gogo et des repas pantagrueliques et totalement déséquilibrés. Il avait entendu dire que les yaourts étaient bons pour la santé et qu’ils aidaient à maigrir dans le cadre d’un régime. Alors, après son repas complet, son fromage, son dessert et son fruit (une orange le soir, éventuellement un café et aucun problème pour dormir), il ingurgitait deux ou trois yaourts. Cela m’a toujours beaucoup amusée.
Malgré tout cela, une ligne d’athlète, des muscles et toujours une bonne mine, ça en laissait rêveur plus d’un (et plus d’une...).
Finalement, à soixante dix ans, au début de l’hiver, il a eu mal à la gorge. Ce n’était rien du tout, quelques pastilles et hop, c’était reparti. Il avait dû prendre froid.
L’été, il l’a passé comme les années précédentes, en Bretagne, dans sa caravane. Ce style de vacances ne lui correspondait pas totalement, mais quand on est retraité, on a beaucoup de temps et moins d’argent.
Il était bien sûr du genre cigale, sans un sou d’avance, avec un loyer à payer tous les mois. Alors le camping, finalement, quand il fait beau, ce n’est pas si désagréable. On trouve toujours quelques amateurs de Ricard ou de Whisky avec qui partager sa soirée. Et Chantal venait lui rendre visite au cours de certains week-end prolongés.
Ma mère habitant non loin de là, dans une jolie maison, et moi même étant astreinte à des vacances en famille, donc chez elle en Bretagne pour cause de bébé, il est venu nous rendre visite un jour. Depuis notre mariage, leurs relations s’étaient considérablement améliorées. Il apportait même un petit cadeau à son « ex » à chaque visite. Et elle redoublait d’attentions envers lui. Elle le faisait pour moi, mais aussi je présume pour lui montrer qu’elle avait réussi mieux que lui, au niveau organisation et patrimoine...Elle lui en mettait plein les yeux, un peu par fierté. Ca me faisait bien plaisir de les voir à nouveau réunis le temps d’une soirée, je voulais les toucher en même temps tous les deux, les photographier. C’était si rare et tellement inespéré !
Ce soir là, il avait été bien, normal, ou peut-être, en y réfléchissant bien, un peu moins exubérant que d’habitude. Sans plus.
Quinze jours plus tard, je suis allée lui rendre visite seule, dans sa caravane. Je l’ai trouvé un peu maigre des bras et des jambes. Il m’avait acheté du melon, une entrecôte qu’il m’a fait griller sur le barbecue accompagnée de frites. J’ai mangé de bon appétit. Lui, juste un petit bout de melon puis il a bu un café. « Ici, je mange bien le matin et le soir. Très peu à midi ». OK, argument recevable et logique, connaissant le personnage. A la fin du repas, nous nous sommes mis côte à côte sous l’auvent, il faisait très chaud, et je lui ai montré des photos de Cécilia, mon bout de chou adoré. Il y en avait beaucoup, qui se ressemblaient, mais certaines étaient très drôles. En arrivant justement sur l’une d’entre elles, drôle, il n’a pas réagi. Pas un mot, pas un geste. Les quelques secondes qui se sont écoulées m’ont paru très longues. Qu’attendait-il pour rigoler ? Soudain, il a laissé tomber par terre le paquet entier de photos. Je me suis retournée vivement vers lui, pour savoir ce qui l’avait poussé à commettre un tel sacrilège : jeter par terre les photos de ma fille...
Il avait les yeux fermés, la tête pendant en avant, la bouche entrouverte. Un râle rauque s’est échappé de sa gorge. Il allait tomber en arrière quand je l’ai retenu de toutes mes forces. Je l’ai giflé, j’ai hurlé « PAPA ». Il était tout simplement évanoui. Je l’ai allongé par terre, où il a peu à peu repris ses esprits. Il était tout mou, tout chose. J’avais le cœur qui battait à deux cents pulsations par minute. Quelques instants après, qui m’ont parus une éternité, Il allait mieux. Il était revenu à lui. Il a voulu me faire promettre de ne rien dire à Chantal pour ne pas l’inquiéter. J’ai refusé. On ne rigole pas avec ça. Le jardin secret n’est pas fait pour ce genre de cachotteries. En fait, ce que je ne savais pas, c’était qu’il lui était arrivé la même chose avec elle, dans l’avion, le printemps précédent. Oxygène pendant un quart d’heure et médecin de bord. La seule différence, c’était qu’elle avait bien promis de ne rien dire. Forcément, elle allait faire le lien entre les deux malaises. Il avait peur des médecins et faisait tout pour les éviter. Moi, je lui ai fait promettre de faire un bilan complet en rentrant. Il a accepté. J’étais malgré tout très inquiète. Le soir, il m’a invitée à la crêperie. J’ai fini sa crêpe sans me méfier, il avait tellement l’habitude de se priver pour moi et de me donner le meilleur que j’ai cru que c’était uniquement par gentillesse.
Je suis rentrée chez ma mère, très troublée par cette journée. Je n’ai rien dit à personne tout de suite, sauf à Manuel qui n’a pas l’habitude de s’inquiéter sans certitude et m’a plutôt rassurée. Les jours qui ont suivi, je l’appelais dix fois par jour, en cachette, pour être sûre qu’il allait bien. Ma mère m’a surprise plusieurs fois et m’a lancé un « Ben tu te l’aimes, ton père !» teinté d’un soupçon de jalousie.
La fin des vacances est arrivée. Un jour, alors qu’il était toujours en Bretagne, Chantal m’a appelée et m’a dit qu’il avait toujours mal à la gorge, rien de grave. C’est la raison pour laquelle il avait tellement maigri, il ne mangeait rien ! Elle avait par précaution pris rendez-vous pour lui chez un médecin local.
Je ne m’en faisais pas encore de trop. Ca aurait pu être plein de choses. Oui, mais quoi ? En y réfléchissant bien... Je préférais attendre et ne pas y penser.
Le verdict a été assez terrible : « c’est sérieux. Il faut rentrer à Paris et vous faire soigner ».
Il m’a alors avoué cracher du sang depuis un moment. Il avait attendu au maximum, mais la douleur n’était plus tolérable. Son évanouissement n’était donc qu’une crise d’hypoglycémie puisqu’il n’avait pas mangé depuis plusieurs jours...
Un sujet d’inquiétude en moins. Mais un autre le remplaçait, et de taille.
A Villejuif, les examens ont été rapides et les résultats sans appel. Papa ne voulait pas me le dire. Il était sorti de la consultation depuis un moment déjà et ne me téléphonait pas. Je l’ai appelé plusieurs fois sur son portable. J’attendais le verdict. Il fallait bien que je finisse par savoir, moi aussi. Si j’avais pu m’endormir profondément pour des années, je l’aurai fait, pour ne pas avoir à vivre ces moments si douloureux. A chaque fois, il trouvait un prétexte : « je ne peux pas te parler, je conduis » (c’est bien la première fois que ça le gênait...), ou d’autres du même genre.
Assise dans le canapé, étant encore en congé maternité, j’attendais son appel, fixant le téléphone nerveusement. J’étais totalement fébrile, incapable de me concentrer sur quoi que ce soit. J’ai feuilleté des livres de médecine. Je ne trouvais que des maladies terribles qui correspondaient à ses symptômes.
Terrible, le verdict l’était aussi: CANCER.
Lui même s’était évanoui quand les médecins lui avaient annoncé cette terrible nouvelle.
Non papa, pas toi, ce n’est pas possible, tu es solide, toi. J’ai pleuré en silence et me suis jetée dans les bras de Manuel quand il est rentré.
Passé le premier choc, je me suis dit que ça se soignait bien maintenant. Ce n’était pas trop tard. Il fallait être courageux, ce ne serait pas facile mais tout à fait possible.
Il est rentré à l’hôpital le même jour que moi au travail, en septembre.
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| mardi 23 mai 2006, a 23:12 |
| Chap 3 - Le traitement |
Le cancer de la gorge est très délicat à opérer. Cela laisse des séquelles énormes. Alors les médecins préfèrent les rayons et la chimiothérapie. Il a eu une dose de cheval.
Le traitement était prévu sur six semaines intensives.
Je suis allée le chercher à la fin d’une semaine de traitement. J’avais faim, il était quatorze heures. J’ai acheté un Macdo en passant. Il ne supportait pas l’odeur, il avait des nausées. Alors nous avons roulé les fenêtres grandes ouvertes et je me suis enfermée dans la cuisine pour le manger.
Les semaines suivantes, il était brûlé à vif, les joues et le cou, je le cite, « comme du steak haché ». C’était l’extérieur. A l’intérieur, c’était encore pire. Il ne mangeait toujours pas. Il avait perdu plus de quinze kilos et pris dix ans. Sur un grand sec, ça se voit bien.
Il allait à l’hôpital tous les jours et y restait la semaine complète quand les soins étaient bi-quotidiens. Lors d’une de mes premières visites, j’ai été toute retournée de le voir ainsi, même si son pyjama était joli. Chantal lui en avait acheté un tout neuf pour la circonstance. En partant, dans l’ascenseur, il y avait une fille qui pleurait. Moi aussi.
Je me souviens d’un jour où je suis passée le voir. Cela faisait bien une semaine que je n’étais pas venue. Il avait changé ! Sa peau était sanguinolente, ses lèvres étaient si brûlées qu’elles avaient craqué et laissaient apparaître de larges crevasses. Mais surtout, il avait si mal à la bouche qu’il ne pouvait pas parler. Il jouait à un jeu de société avec Chantal, installé sur la table de la cuisine et tapait deux coups sur le marbre pour lui annoncer qu’il avait fini, qu’elle pouvait jouer à son tour. J’ai été choquée. Je ne l’avais jamais vu si mal en point.
Il s’affaiblissait de plus en plus. Un jour de novembre, elle l’a ramené à l’hôpital où on lui a posé une sonde dans l’estomac. Ainsi, par un tuyau qui sortait du ventre, il pouvait se nourrir. Les aliments, liquides, prenaient le chemin le plus court et évitaient de le blesser. Lui qui avait peur d’une simple piqûre, il se laissait faire avec courage.
Il a regrossi un peu. Il était soulagé de ne plus devoir se forcer à avaler. Même l’eau le brûlait. Il pelait, muait, et se refaisait petit à petit une peau douce comme les fesses d’un bébé. Plus du tout de barbe sur les joues. Des médicaments et des maux de tête fréquents, quand même.
Un soir de février, il a craché du sang, des caillots. Nous avons appelé le SAMU qui l’a transporté aux urgences. Je le suivais en voiture. Inquiète, bien sûr, mais incrédule surtout. Je n’arrivais pas à croire que c’était moi qui suivait ce SAMU, et que ce SAMU transportait mon père, mon papa si solide et si fort !
Les néons de l’hôpital et le visage défait de Chantal m’ont convaincue. C’était lui, c’était nous, ce n’était pas un simple cauchemar.
Nous n’avons pas attendu trop longtemps pour le voir. Chantal a été très courageuse. Moi, je suis sortie plusieurs fois de la chambre pour ne pas m’évanouir. Elle continuait à le tenir, à le regarder, à lui parler. Je pouvais lire dans ses yeux, il avait peur. Il crachait des caillots de sang énormes, qui sentaient horriblement mauvais. Une odeur organique, rouge, chaude, indescriptible. Il n’avait pas mal, c’était déjà ça. Tout le personnel a été charmant, et nous l’avons laissé se reposer un peu. Nous aussi d’ailleurs, nous avions besoin d’un peu de repos.
Evidemment, la nuit n’a été bonne pour personne. Chantal et moi, chacune chez nous, avons eu les mêmes angoisses. Et lui a continué à saigner un bon moment. Ils ont tenté une opération de cicatrisation de la veine responsable du saignement, mais elle ne se laissait pas faire et se contractait à l’arrivée des instruments. Après vingt heures sous respiration artificielle et sous anesthésie, des transfusions et beaucoup d’inquiétude, nous avons commencé à souffler. J’étais inquiète pour lui, j’avais peur qu’il souffre, mais pas une seule seconde je n’ai imaginé qu’il pourrait y rester. Il était immortel. Une chose pareille ne pouvait pas arriver puisqu’il était à l’hôpital et que l’on s’occupait de lui. On est naïf, parfois.
Il est sorti la semaine d’après, affaibli et déprimé. Depuis ce jour, il n’a pas cessé de se plaindre. Il faisait moins attention à son apparence, il ne s’arrangeait plus, ne portait que très rarement son appareil dentaire. Je l’appelais et nos conversations commençaient toujours par « j’ai mal à la bouche, je me sens faible », et « mon pauvre petit papa chéri »...
Il pleurait souvent, pour rien, pour un film au cinéma, ou quand il se voyait si mal. Il était devenu sensible. Il n’aimait pas qu’on le voit pleurer. Il en avait honte. J’avais plaisanté et lui avais dit ce jour là qu’il était tout simplement devenu normal. Je l’avais vu pleurer deux fois dans ma vie avant cette période, une fois pour un chagrin d’amour qui n’en valait pas la peine et à la mort de sa mère. Il m’avait dit :- « ma petite Flo, on est tout seuls maintenant ». Ce sont ses paroles qui ont déclenché mes pleurs. Il l’a rejointe cinq ans plus tard...
Il était triste, fatigué, il avait honte de son état. Ses doigts étaient engourdis et tremblaient un peu. Sa si belle écriture avait changé. Elle était plus hésitante, inégale. Pour le premier anniversaire de Cécilia, nous avons organisé un déjeuner à la maison. Nous étions sept autour de la table, et lui était seul dans un fauteuil, un peu à l’écart. C’était l’époque où il enchaînait mycoses de la bouche et infections, douleurs et odeurs. Il a failli aller s’allonger mais est finalement resté avec nous.
Sous les brûlures répétées des rayons, toute sa gorge s’était rétractée d’un côté et lui avait complètement déformé le palais. J’avais vu, avec une lampe électrique. Etonnement, il avait bien voulu que je regarde. Il avait perdu de sa pudeur, affrontait sa maladie en face, acceptait d’en parler. Il avait consulté mais là encore, les différents médecins ne s’accordaient pas sur la gravité ou non de la chose. Alors on n’a rien fait.
Nous ne savions pas bien, Chantal et moi, s’il fallait le secouer un peu ou le plaindre. Alors nous alternions selon nos humeurs. C’est difficile d’évaluer la douleur d’un autre. Surtout d’un autre qui a toujours eu l’habitude d’exagérer ou de grossir les faits. Et puis il y a la durée. Au bout de huit mois de souffrance diverses sans aucune amélioration visible, on se lasse de « tenir le coup ». Mon père était un impatient, il se lassait rapidement des nouveautés. Il fallait que tout aille vite et bien. C’est la raison pour laquelle en un an, il avait commencé et arrêté l’apprentissage du golf. Il n’était pas devenu champion tout de suite, ça l’énervait. Pourtant, il avait investit dans le matériel, comme toujours. De même, il avait cultivé des tomates pendant un été, sur son balcon. Il était fier de sa production, il l’avait même photographiée, et nous en avions tous mangé. L’année d’après, pas de tomates. Pourquoi ? Cela l’ennuyait. Il fallait arroser, tailler...
Il venait de se mettre à l’informatique. Souris, clavier, écran, logiciels... il apprenait tout dans l’ordre et consciencieusement. Plus tard, il pourrait enfin « surfer sur le Web ». Il suivait ses méthodes et faisaient ses exercices pratiques. Il avait de bonnes notes et en était très fier.
Sur un grand miroir, il avait écrit la liste de tous les gens qui pensaient à lui, qui prenaient de ses nouvelles, qui l’aidaient. Il se réjouissait d’en ajouter au fil des semaines. Il me disait :
- « Tiens, tu sais pas qui m’a appelé ? ». Jeu des devinettes jusqu'à ce que je trouve.
Je venais enfin de le convaincre de prendre une femme de ménage. Cela le soulageait. Il était content de voir son appartement tout propre.
Les résultats de l’hôpital étaient encourageants. En principe, le crabe était maîtrisé. Il ne restait plus qu’à attendre d’aller mieux.
D’ailleurs il a confié au médecin qu’il ne se serait pas senti capable de supporter tout cela une seconde fois. Il m’a parlé de suicide plusieurs fois. Troublée, j’en ai touché un mot à ma mère qui l’a sermonné et lui a fait jurer de ne jamais faire une chose pareille, au moins pour moi.
J’étais peinée de le voir déprimé et hanté par de telles pensées, mais plutôt rassurée par les résultats des examens. J’avais hâte qu’il recommence à bouger un peu et qu’il vienne me voir à mon bureau. Quand je travaillais près de chez lui, il passait me voir presque tous les jours. Je ne le lui disais pas, mais j’étais contente. La calandre de sa voiture, le bruit du moteur reconnaissable entre mille, même dans le vacarme de l’avenue Charles de Gaulle, un petit coup de Klaxon et je bondissais hors de mon agence pour l’embrasser. Parfois il rentrait le premier, allait saluer mes collègues, leur disait deux ou trois bêtises et revenait vers moi. Il ne restait jamais longtemps, mais c’était un petit clin d’œil qui me manquera jusqu'à la fin de mes jours.
Chantal est partie en vacances, alors je lui ai prêté le chat pour lui tenir compagnie quelques semaines.
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| mardi 23 mai 2006, a 23:12 |
| Chap 4 - Mon chat |
Depuis toute petite, et comme tous les enfants, j’aimais les animaux. Il n’a jamais été question d’avoir un chien. Trop compliqué. J’aurais adoré un chat mais ma mère ne les supportait pas. Elle devenait hystérique si la queue de l’un d’eux la frôlait. Je l’ai même vue renverser une table dans un restaurant en plein air, croyant qu’un minet l’avait effleurée. En réalité, c’était moi. Je le lui ai dit (toujours mon sens de la franchise...) et j’ai pris une claque devant tout le monde. Donc, inutile de penser au chat tant que ma mère vivrait sous le même toit... Aujourd’hui, elle en a un noir qui s’appelle Tysha. C’est plutôt lui qui l’a apprivoisée. Allez comprendre les femmes...
Pour combler mon besoin infantile de materner, j’ai eu des artémia salina. Ce sont des minuscules œufs fossilisés offerts à l’époque par PIF Gadget qui revenaient à la vie quand on les mettait dans l’eau. Ce n’était pas très rigolo car microscopique. Après leur mort, qui a eu lieu rapidement puisque la taille de ces individus rendait impossible le remplacement de l’eau, très vite, nous avons racheté un poisson rouge pour rentabiliser l’aquarium, puis deux. Pas très facile à câliner, le poisson...
J’ai eu des tortues aquatiques. Elles étaient six. Mon excessif de père leur jetait un steak haché entier dans l’aquarium (grand aquarium acheté pour la circonstance car le bac en plastique, celui avec l’escalier à tortues et le petit palmier vert fluo était vite devenu trop étroit). Elles ont rapidement fait chacune la taille d’une main. Ma chambre sentait l’eau croupie mais j’avais mes créatures. Quand le week-end, nous changions l’eau, elles s’ébattaient joyeusement pendant un quart d’heure dans la baignoire. C’était assez drôle. J’ai aussi eu un triton, joli lézard d’eau. Il a été mangé en quelques jours. Il a eu beau se carapater sous le bulleur de l’aquarium commun, les carnassières ont fini par le débusquer. Parfois, le samedi, papa et moi leur achetions des néons, ces petits poissons bon marché qui nagent très vite et sont légèrement fluorescents. Les tortues passaient leur journée à leur nager derrière, se préparant à un bon festin. Le dimanche soir, il n’y en avait plus un seul. C’était cruel, certes, mais mieux que la télévision. Et les enfants sont souvent cruels, surtout quand ils sont deux ! Après tout, nous ne faisions que respecter la chaîne alimentaire de l’écosystème.
Mais elles étaient devenues vraiment trop grosses, alors nous les avons revendues au marchand.
Puis il y a eu le divorce.
Pas d’animaux pendant ces temps troublés.
Une fois que nous fûmes installés, j’ai eu un oiseau, un joli canari jaune qui est mort très vite et qui a été remplacé aussitôt. Je n’avais toujours pas de chat, mais je grimpais petit à petit dans l’échelle de l’évolution. Je ne perdais pas espoir.
Un jour, non loin de mes dix huit printemps, lui et moi nous promenions main dans la main sur les quais de la Seine. Soit dit en passant, je n’aimais pas qu’il me tienne en public. Certaines personnes nous regardaient comme si j’étais sa « poule » et ça me gênait. Je faisais beaucoup plus que mon âge. Lui était plutôt fier.
Les marchands d’animaux étaient nombreux et nous rentrions dans les boutiques, juste pour voir. C’est là que nous avons vu un adorable félin, tout gris avec des yeux jaunes et un pelage soyeux. « Papa, regarde ce chat comme il est beau. S’il te plaît, j’en veux un. Je te promets que je m’en occuperai. »
Il n’a pas pu s’empêcher de le trouver superbe. Comme il était hors de prix, il m’a dit qu’il était d’accord pour un chat. Mais uniquement le même que celui ci, et je devrais le payer toute seule. Cela correspondait à un mois d’un bon salaire. Evidemment, je ne pouvais pas. Il était malin mais les chiens ne font pas des chats, donc moi aussi j’étais maligne et je n’avais pas dit mon dernier mot. J’ai réussi à trouver un élevage de Chartreux, vendant les mêmes en moins cher. Et j’ai eu mon chat ! Dix huit ans d’attente mais FOSTER était celui qu’il me fallait. Bien sûr, mon père aurait pu dire non au dernier moment mais je le soupçonnais d’être lui aussi tombé amoureux de ce matou et d’avoir trouvé une simple parade pour ne pas perdre la face.
J’ai passé des nuits formidables, le nez dans la fourrure de mon ronronneur et la main sur son dos. J’ai toujours eu besoin de toucher les choses. J’avais enfin exaucé mon désir de câlins.
J’ai rencontré Manuel trois mois plus tard, j’ai donc pris l’habitude d’abandonner mon félin quelques nuits par semaine pour un matou plus humain.
Quand j’ai déménagé définitivement avec mon futur mari, dans une maison avec jardin, j’ai emmené mon chat. Il avait deux maisons : chez nous, et chez papa pendant les vacances et certains week-ends.
C’était drôle, il avait deux personnalités totalement différentes selon la maison qu’il habitait. Chez nous vif, aventureux, grimpant aux arbres, miauleur et peu difficile sur les repas. Chez papa lymphatique, traîne moquette, exigeant et silencieux. Il avait ses habitudes et ses tics. Papa l’appelait Moumouche et lui grattait les oreilles. Il lui achetait du steak, comme aux tortues.
Je l’appelais Foster, lui caressait le menton, et lui donnais des croquettes de régime. Deux vies...
Après la naissance de Cécilia, je l’avais délaissé un peu. Après tout, ce n’était qu’un chat.
Mais quand papa est mort, il était seul avec lui. Depuis je le regarde différemment. C’est comme si son âme renfermait un peu celle de mon père.
Et pourquoi pas ?
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| mardi 23 mai 2006, a 23:11 |
| Chap 5 - Ses défauts |
Mon père était bourré de défauts.
Il était bruyant. Il parlait toujours fort et écoutait la télé et la radio à tue-tête. Il avait installé chez lui des radios dans toutes les pièces. Bien entendu, il les allumait toutes en même temps. Cela me rappelle le jour où mon mari lui a demandé ma main. Il s’était bien habillé, m’a demandé de m’assurer que mon père était bien là, puis est parti avec ses gants « beurre frais » dans la poche. Il a sonné, le cœur battant à l’approche de ce moment unique et solennel. Papa lui a ouvert la porte, hirsute, pas rasé et en short délavé. Il était en train de passer l’aspirateur. Ajoutez la radio braillant des publicités stupides et l’air ahuri de mon père, la situation était cocasse ! Manuel lui a dit qu’il avait quelque chose à lui dire, lui a demandé de s’asseoir et lentement, a sorti ses gants de sa poche pour les enfiler. Les yeux de mon père étaient de plus en plus ronds.
Il nous a avoué après avoir cru qu’il venait l’étrangler ! ! ! (avec des gants blancs...)
Quel soulagement, ce n’était que la main de sa fille. Il a accepté avec joie et ils ont bu une bière ensemble. L’un hirsute et rassuré, l’autre chic et amusé.
De l’autre côté, la radio braillait toujours.
Mon père était brusque souvent, tout en sachant être délicat parfois. Quand il remplissait le lave vaisselle, il lançait presque les assiettes dedans, ce qui fait qu’il en cassait beaucoup plus souvent que le commun des mortels. De même, lorsqu’en revenant du marché il plaçait les œufs dans le compartiment spécial du frigo, il en broyait régulièrement un. Mais ce n’est pas un gros défaut...
Il était roublard, infidèle, tricheur et menteur. Pas trop avec moi, mais souvent avec les autres. Petit, il avait fabriqué et utilisé des faux tickets de pain, bien avant la photocopieuse couleur ! Dans ce cas c’était pour la bonne cause mais il a sûrement fait d’autres « copies » moins pardonnables. Jamais de faux billets, malheureusement...
Quand il n’exagérait pas une situation, il en inventait une pour les besoins de l’histoire. Il racontait depuis quelques années qu’en plus du Maroc et de l’Algérie, il avait « fait » l’Indochine. D’ailleurs il était passionné par tout ce qui s’y rattachait. J’en ai un jour parlé à ma mère qui m’a assuré que c’était faux. Elle a quand même vécu vingt cinq ans avec lui !
Bizarre bizarre...
En rangeant ses papiers, j’ai découvert deux livrets militaires. Un faux avec l’Indochine, et l’original sans. Pourquoi ?
A mon avis, quand il a rencontré Chantal en Thaïlande, il s’est vanté de ses exploits réels et en a rajouté sans imaginer que leur histoire deviendrait sérieuse. Il s’est ensuite englué dans son mensonge, ne pouvant plus revenir en arrière. De peur de devoir en parler devant nous deux, il s’est senti obligé de me faire croire aussi à son histoire.
Le faux livret ? Il est assez ancien. Peut-être un pari ?
On ne le saura jamais.
Je ferai mon enquête quand même.
Il était égoïste. Seule sa sphère de proches comptait. Il aurait volontiers écrasé les autres. Depuis sa maladie, il s’était ouvert davantage aux autres. Mais avant, c’était quelque chose !
Le jour même de l’enterrement de ma grand-mère maternelle, nous étions en vacances en Grèce. Il avait bu un peu trop d’Ouzo et avait fait une sortie magistrale à ma pauvre maman : « Qu’est-ce que tu as ? Tu fais une tête d’enterrement ». C’est vrai, j’y étais.
Il avait toujours raison et était vantard. Quand quelqu’un d’autre faisait quelque chose, c’était forcément nul si ce n’était pas la même chose que ce qu’il aurait fait dans une situation semblable.
Il mettait toujours son grain de sel là où on ne lui demandait rien. Quand il venait à la maison, c’était plus fort que lui, il voulait déplacer les meubles et les objets. « Si j’étais vous, je mettrais ça là... ». Cela finissait toujours mal, bien entendu. Pour en venir à bout, j’étais obligée de lui dire que son appartement était décoré n’importe comment et que je ne voulais surtout pas faire la même chose chez moi. Parfois il en convenait, mais rajoutait « Oui, mais ça serait encore plus joli si vous mettiez ça là ! »
Il changeait d’avis trop vite. Quand j’ai acheté ma FIAT, il m’a dit que c’était la dernière des âneries.
Il l’a vue, il l’a conduite, et a embêté Chantal pendant des semaines pour qu’elle achète la même, tellement cette voiture était géniale. Quand j’ai eu des petits soucis mécaniques, il est revenu à son idée de départ. Seules les voiture allemandes et japonaises étaient dignes d’intérêt.
Ce trait de caractère pouvait être fatigant...
Il était sans gêne et sans manières. Et refusait d’adopter celles de ceux qui en avaient. C’est bien de dire ce que l’on pense, mais ça dépend de ce que l’on pense... Il dérangeait, choquait parfois, et je pense qu’il aimait ça.
Le jour de nos fiançailles officielles, il est venu déjeuner à la campagne chez mes beaux-parents qui eux, sont assez conventionnels et ne connaissaient pas encore le phénomène. Au début du repas ma belle-maman lui a tendu la main en disant « Michel, je vous sers ? », « Oui, » a t-il répondu « servez moi Danielle, j’aime que les femmes me servent, je suis de la race des seigneurs. » Là aussi, j’étais recroquevillée sous la table...
Il était grossier comme les hommes savent l’être. Des injures en cascade quand tout n’allait pas comme il voulait.
Il parlait l’argot souvent, c’était plutôt drôle. Sur les cartons que j’ai retrouvés à la cave, il était écrit : fringues, pompes, dossier toubib, frocs. Les nez étaient des tarbouifs, les chiens des clébards et les filles des gonzesses !
Lorsqu’il demandait quelque chose, il oubliait systématiquement le « s’il-te-plait », avec moi comme avec les autres.
- « Té, passe moi le sel. »
Il critiquait toujours les autres sur leur physique. Une telle était « monstrueuse », l’autre avait « un tarbouif terrible » et celle-ci était « plouc ». De l’un de mes amoureux dont j’avais laissé la photo à son attention sur la table de la cuisine en rentrant tard un soir, il avait dit, le lendemain « il est bien mais il a les deux yeux dans le même sens ». J’étais vexée ! Ca ne voulait rien dire mais j’avais compris qu’il y avait quelque chose qui clochait ...
De notre maison, il n’a jamais dit de bien. Bien sûr, si nous avions eu un million de plus, nous aurions choisi plus grand et ailleurs, mais cette maison était très bien pour débuter. Lui qui a été locataire toute sa vie, il exagérait un peu !
J’étais la plus belle, mais il me disait souvent que j’étais maigre comme un coucou et que mes cheveux étaient trop longs.... D’ailleurs, depuis, je les ai coupés et je suis bien obligée d’avouer qu’il avait raison...
Il était excessif. Il était du genre à faire toujours plus, à appeler les gens pour les remercier parce qu’ils avaient envoyé une carte pour le remercier de la sienne ! Quand il faisait quelque chose, il le faisait trop. Il ne savait pas s’arrêter.
Il était dépensier. Dès qu’il avait un peu d’argent de côté, il achetait quelque chose du même montant. Jamais de dettes, mais jamais de réserves.
Le chat de nos voisins venait très souvent taquiner le nôtre. Parfois, ils se battaient même assez durement, mais il était néanmoins débrouillard et attachant. Papa me disait tout le temps qu’il fallait le tuer. Sans commentaire...
Il disait lui-même que si ses grands-parents, qui l’ont élevé, ne l’avaient pas remis dans le droit chemin, il aurait été bandit ou truand.
Je paierais cher pour côtoyer à nouveau tous ces défauts...
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| mardi 23 mai 2006, a 23:11 |
| Chap 6 - Ses qualités |
Heureusement pour lui et pour nous, il était aussi bourré de qualités. Sinon, il aurait été totalement infréquentable.
Il était drôle. Son côté moqueur était très attachant. Pas un humour très fin à l’anglaise, plutôt à l’américaine tarte à la crème. Il riait d’un rire gras et communicatif.
Il avait un don artistique certain : dessin, peinture, bois. Je suis sûre que s’il avait voulu s’investir dans ce domaine, il aurait pu devenir quelqu’un. Il avait l’idée et la technique.
Il était charmeur. Malgré son âge et ses défauts, ses conquêtes avaient toujours entre vingt et quarante ans et un physique agréable. Il aimait les femmes, les flattait et elles le sentaient. Il savait leur parler. Il avait de l’allure quand il voulait en avoir. Il était grand, très mince, très brun jusqu'à cinquante ans, puis grisonnant avant de devenir blanc. Il s’est longtemps teint les cheveux, toujours la peur de vieillir...Mais les teintures étaient mal faites, car bien entendu, il ne respectait pas les modes d’emploi. Il laissait poser moins longtemps qu’il n’était préconisé, ne mettait pas le fixateur... Alors, il se retrouvait parfois avec de drôles de résultats, des couleurs qui viraient au bleu ou au vert au soleil, sans parler du chlore des piscines, en été, qui avait un effet carrément catastrophique ! Un jour, il a abandonné et a décidé d’assumer ses cheveux blancs. Il n’en n’avait pas moins de charme. Il ne faisait pas du tout son âge. J’ai également appris qu’il l’avait gardé secret vis à vis de beaucoup de gens, qui en ont pris connaissance avec le faire-part. Il s’habillait jeune, casquette, jean et blouson. Jamais ridicule. Sa voix était grave, forte, reconnaissable entre mille, avec un fort accent du Sud-Ouest. Il avait de jolies mains, de longs pieds fins et des jambes musclées alors qu’il ne faisait que de la voiture... Il sentait bon. Sa démarche était assurée et rapide, ponctuée de grandes enjambées viriles. Un grand nez, dont j’ai un peu hérité, malheureusement, et des yeux marrons que j’ai décidé de garder au plus profond de mes chromosomes. Rien de très spécial, finalement, mais il avait un physique dont on se souvenait. Un mélange de Giscard d’Estaing, de Gainsbourg, de Belmondo et de Roger Vadim.
Il était attentionné comme personne. Pas un anniversaire ou une fête qui ne soit accompagné de son cadeau et d’une lettre. Pas une visite sans un petit cadeau, même pour le chat qui avait droit à son bout de viande. Il venait avec son petit sac plastique et déballait devant moi, solennellement. Il pouvait s’agir de choses insignifiantes, des vieux journaux télé au cas où je veuille découper quelque chose, du courrier publicitaire adressé à mon nom chez lui, un article de journal, ou un petit gâteau, son arrivée prenait un air de fête. Au bureau, il m’apportait presque tous les jours un pain aux raisins et un au chocolat. Heureusement que je n’ai pas tendance à grossir... Il avait trouvé un jour, dans les Yvelines et par hasard, une boulangerie où les pains aux raisins étaient les meilleurs de la terre (avis tout à fait personnel). Je lui avais fait part sans arrière pensée de cette appréciation. Et bien toutes les semaines, il faisait le trajet pour aller me les acheter là bas !
Il était toujours prêt à nous rendre service, à Chantal et à moi. Un problème de voiture ? il était là. Un problème de maison ? Il arrivait.
J’avais récemment demandé à mon mari de m’acheter une petite radio au Japon. Il l’a fait, mais elle n’a jamais daigné fonctionner. Mon père en était chagriné. Sans autre motif que de me faire plaisir, malade et faible, il est allé m’en acheter une. C’était son dernier cadeau. Inutile de préciser la valeur qu’elle a pour moi...
Il était bricoleur et malin, très pointu en électricité, électronique, vidéo...etc. Il avait tous les outils qu’il fallait et l’ingéniosité en plus. Rien ne lui résistait très longtemps. L’objet était collé, soudé, scotché, coupé, attaché, démonté, ou remonté, mais en tous cas réparé pour de bon.
Il était vraiment solide. J’ai appris que vers vingt ans, au Maroc, il avait marché longtemps dans le désert pour chasser. Par chance, il a croisé un oued et a bu à grandes lampées l’eau fraîche des montagnes. Quelques mètres plus loin, en remontant le lit de la rivière afin de trouver un endroit où traverser, il a soudain aperçu une drôle de forme. Tout bien examiné, c’était un âne en décomposition qui obstruait à moitié le cours d’eau. Sans commentaire. Il n’a même pas été un peu malade.
Beaucoup plus tard, un jour d’été à la campagne, il avait taillé des arbres et des ronces. Il était coupé de toutes parts, surtout aux pieds car il était en maillot et simples tongs. Quelques jours après, il s’était plaint de douleurs entre deux orteils. Nous n’avons pas réussi à le décider à aller chez un pédicure. Il a voulu voir tout seul ce qu’il avait et a commencé à se « charcuter » le pied. Quelle ne fût pas sa surprise de découvrir, entre ses deux doigts de pieds, une petite pousse d’arbre ! La feuille principale, vert tendre, était roulée et avait eu des difficultés à percer la peau, d’où les douleurs. Une graine avait dû pénétrer dans sa chair par une écorchure. Personne n’a jamais vu une chose pareille. Je ne sais pas s’il avait la main verte, mais il a failli avoir le pied !
Il savait beaucoup de choses, et donnait l’impression de savoir même quand ce n’était pas le cas. Quand j’avais une interrogation, je n’avais qu’à demander à papa. Il saurait forcément. Plus jeune, j’avais un tableau blanc effaçable derrière ma porte de chambre. Une question un peu technique ? Nous allions au tableau et il m’expliquait comment ça marchait. Tout devenait beaucoup plus clair. A mon tour je pouvais l’expliquer et passer pour une pro de la technique. Les cages de Faraday et les dessins en perspective n’avaient plus de secret pour moi. A un collègue ingénieur qui m’a dit il y a quelques années « éteins la lumière à la cave », j’avais répondu que le néon s’usait plus en s’allumant et s’éteignant plusieurs fois qu’en restant allumé. Il avait été soufflé qu’une fille jeune et frivole sache cela.
Mon mari aussi sait beaucoup de choses. Mais pas les mêmes. Ils étaient complémentaires et se respectaient dans leurs propres domaines.
Il était curieux et communicatif. Il s’intéressait à plein de choses. Je pouvais lui parler de tout et de rien, de mes histoires de cœur, de mon travail. Il m’écoutait avec attention. D’ailleurs, je lui disais tout. Je ne lui ai jamais rien caché, sauf ma première et seule cigarette. Je n’avais de toutes façons pas envie de continuer, ça l’aurait inquiété pour rien. De ce fait, il avait confiance en moi puisqu’il savait tout de mes agissements. Quand j’avais la permission de sortir à Paris le samedi soir avec des copines, il me disait trois heures. J’essayais de négocier, mais si je n’avais pas le dessus, à trois heures pile, j’étais là.
Lui aussi me racontait tout ou presque. J’étais habituée donc jamais choquée, mais en y réfléchissant bien, ce n’était pas des confidences à faire à sa fille...
Il était sécurisant et protecteur. Je savais qu’avec lui je ne risquais rien. Il aurait tué cent fois pour me défendre ou me venger.
Il était généreux. Le plus gros morceau de viande était toujours pour moi. La meilleure place aussi.
Il était intelligent, vif d’esprit et sans doute opportuniste. Son éducation n’a pas été pour grand chose dans ce qu’il est devenu, ingénieur commercial autodidacte. Il s’est fait tout seul.
Il était ordonné, clair, précis. Il faisait des listes, des modes d’emploi, des casiers dans ses tiroirs pour ranger ses chaussettes par couleur et des tableaux ou graphiques de toutes sortes. J’ai le même penchant, je sais maintenant d’où cela vient...
A sa mort, j’ai trouvé un registre dans lequel il avait tout répertorié. Qui prévenir, quoi résilier, comment, où chercher quoi...
Il me l’avait montré avant mais je ne voulais pas y prêter attention plus que ça.
- « Allez, lisons le ensemble, ma nounouche, ça fait pas mourir ! »
Bien entendu, je ne peux pas regarder ce document sans pleurer.
Il m’adorait.
Sa qualité principale, c’était bien sûr d’être là, d’exister. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:10 |
| Chap 7 - Notre langage |
Il y a quelques mois, je sortais d’un cinéma avec Manuel. C’était un film triste. Je lui ai dit, spontanément, « c’est pleurique, hein ? ».
« Quoi ? »
Bien sûr, je ne lui avais jamais parlé comme ça. C’était notre langage, à mon père et moi.
Il n’y avait pas grand chose. Seulement quelques mots que nous utilisions sans même nous en rendre compte. Pas pour coder ni cacher. Juste comme des néologismes qui nous avaient paru drôles.
Triste se disait donc « pleurique ».
La pluie annoncée se disait « va pleuver »
Quand j’avais un vêtement qui me moulait le derrière, j’étais « culière ».
Mouillé, « mouillique », quelle différence ?
Les gâteaux apéritifs étaient nommés « gnama gnamas », ce qui était finalement assez imagé. Les autres gâteaux s’appelaient des « gatman ».
Il employait aussi beaucoup de mots arabes : zouin, la énine, chouf, ralouf, mendich flous...
Et parfois une phrase, toujours la même, en espagnol « Tiene usted la gasolina ». Il la disait comme ça, sans raison particulière. Le chat était aussi « El gato ».
Le tout avec l’accent du Sud-Ouest. Il ne savait pas dire « avec ». C’était « avé ».
D’ailleurs, à propos de son accent, je me souviens d’une anecdote amusante. Jusqu'à dix ans environ, je ne me rendais pas compte qu’il avait un accent. C’était sa façon de parler, c’est tout. Une camarade de classe a un jour appelé à la maison mais je devais être à l’extérieur avec ma mère. Le lendemain, elle m’a dit « j’ai appelé chez toi, j’ai eu quelqu’un, sans doute ton père. Il avait l’accent du sud ». Et très sûre de moi, je lui ai répondu qu’elle s’était certainement trompée car mon père n’avait pas d’accent, mais alors pas du tout ! Pourtant, il fallait vraiment être sourd pour ne pas s’en apercevoir...
Lorsque il me téléphonait pour me donner les noms des films du mois qui passaient sur Canal +, afin d’enregistrer ceux qui me plaisaient, il me faisait hurler de rire ! Il prononçait exprès tous les noms anglais à la française , en accentuant bien chaque syllabe. Il me les lisait exactement comme si c’était du français. Parfois, je ne comprenait même pas le titre du premier coup, tellement il était déformé.
Venaient ensuite tous les petits noms dont nous nous affublions : Zouzou, Kékébu, Zézébu, Nounouche, petit moelle ( comme de la moelle de bœuf ? Je n’ai jamais compris pourquoi) gnougnou, papounet...
Quand il m’achetait un cadeau, je lui demandais ce que c’était. Il me répondait invariablement « c’est bleu ». C’était devenu un jeu. Nous y « jouons » encore avec Chantal. Elle seule peut comprendre.
Il me disait souvent qu’il m’aimait, mais aussi, tout simplement « I Love ». Je n’ai jamais réussi à lui faire dire le « You ». C’était son anglais à lui.
Une langue finalement assez riche et difficile à décoder pour le non initié...
Sur mon portable et depuis que je lui avais appris à le faire, il m’envoyait souvent des télémessages, à plus forte raison pour les grandes occasions. J’avais un papa moderne.
De son vivant, je n’avais pas envie de les effacer car c’était un clin d’œil qu’il me plaisait de relire de temps en temps. Aujourd’hui, il faut bien que je me résolve à le faire car c’est un déchirement à chaque fois que je tombe dessus.
Pour ne pas les perdre définitivement, je les inscris ici :
1er décembre 1998 - 9h38
Bonne fête ma poupette chérie. Bisous de ton papa.
1er janvier 1999 - 14h28
Bonne année ma petite bibiche et tous mes meilleurs voeux pour vous deux. Bisous.
26 octobre 1999 - 17h01
Bonjour mon joli bébé. Je suis KO. Je suis brûlé à vif dans le cou et aujourd’hui c’est l’enfer. Soigne toi bien mon poussin. Ton papa qui t’aime très très fort.
31 décembre 1999 - 20h21
Bonne année ma petite fille chérie. Je vous souhaite beaucoup de bonheur. Tous mes voeux mon trésor. Je t’aime et je pense très fort à toi ce soir. Bisous. Papa
1er janvier 2000 - 11h52
Merci de tes voeux. Fais la fête mais repose toi aussi ma poupée. Tu en as besoin. Je t’aime et je pense à toi très fort. Ton papa.
J’imagine ses doigts maladroits sur le minuscule clavier de son téléphone portable...
Ce ne sont que des cristaux liquides sur un petit écran de technologie japonaise, mais pour moi, ils signifient tout l’amour du monde. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:09 |
| Chap 8 - Un rêve étrange |
Dans la nuit du mardi au mercredi, fin avril, j’ai fait un rêve étrange. Mon père et mon beau père étaient assis côte à côte et je leur donnais des coups de batte de base-ball sur la tête, de toutes mes forces.
En me réveillant, j’étais triste et mal à l’aise. J’ai attendu impatiemment dix heures et demie pour appeler papa. Il dormait beaucoup et nous avions convenu que je ne l’appellerais jamais plus tôt pour ne pas le déranger. Je n’aime pas rester sur une mauvaise impression. Aussitôt, il m’a dit avoir passé une nuit affreuse. Il a eu très mal à la tête et s’est levé cinq fois pour prendre des médicaments. Ca venait juste de passer. Je lui ai raconté mon rêve. J’avais l’air plus troublée que lui.
J’ai également appelé mon beau père, mais il avait bien dormi ! Tant mieux.
Simple coïncidence ou transmission de pensée ?
Ce rêve serait tombé aux oubliettes s’il n’y avait pas eu l’issue fatale juste après. Aujourd’hui, impossible de l’oublier.
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| mardi 23 mai 2006, a 23:08 |
| Chap 9 - Notre dernière entrevue, notre dernière conversation |
Le samedi 22 avril, nous sommes allés passer le week-end en Bretagne, Manuel, Cécilia et moi. Comme d’habitude, au moment de partir, nous étions très en retard, étant incapables de faire vite s’il n’y a pas une horaire précis à respecter...
Nous devions passer presque devant chez papa. J’ai attendu d’être tout près pour demander à Manuel de s’arrêter cinq minutes afin que je monte lui faire une bise. Il a tout d’abord rechigné, prétextant que nous étions suffisamment en retard, puis devant mon regard de chien battu, il a finalement fait le détour. Heureusement ! Je crois que sinon je ne lui aurais jamais pardonné a posteriori. J’ai donc téléphoné pour prévenir que je passais. Mon père a eu une minute d’hésitation. Il n’était pas habillé, pas lavé, il n’avait pas envie que je le voie ainsi. J’ai dit que je m’en fichais et que je passais quand même, mais seule. En effet, il était tout rabougri, le dos voûté, avec un jean trop grand et un maillot de corps bleu marine, un peu râpé. Il avait mal à la bouche. Il était faible. Je l’ai embrassé, nous sommes restés debout dans l’entrée pour ne pas nous attarder, j’ai dû lui dire quelques banalités, il a dû me répondre d’être prudente sur la route, et je suis repartie vers de nouvelles aventures. Je ne savais pas que c’était la dernière fois que je le voyais. Si je l’avais su, qu’aurais-je fait ? Je serais restée à ses côtés jusqu'à sa mort, bien sûr. Mais je crois que ces moments doivent être affreux, finalement. On ne peut pas savourer ces instants qui sont les derniers à leur juste valeur. Que se dit-on ? On ressasse des souvenirs ? Quel supplice de devoir dire adieu à un être que l’on adore. Il vaut peut-être mieux ne pas le savoir, et vivre cette dernière fois comme les autres. La meilleure philosophie reste cependant de vivre chaque jour comme s’il était le dernier, sans tristesse ni amertume, en profitant simplement du bonheur de vivre.
Vendredi 28 avril 2000, je suis rentrée comme d’habitude à la maison vers vingt heures. Voici ce dont je me souviens de nos trois dernières conversations.
20h50
« Coucou papounet. »
« Bonjour mon zouzou. J’ai mon film qui vient juste de commencer. Tu me rappelles après ? »
« Oh... non. Je suis fatiguée et je voudrais me coucher tôt. »
« Bon OK. Bonne nuit zouzou »
« Bisous. »
21h
« C’moi. Je suis en plein film. Je peux t’appeler quand même après ? ça me ferait plaisir »
« OK OK, si tu veux. Bon film et à tout à l’heure »
23h30
« C’moi. Tu dors pas ? »
« Non, bientôt. Comment vas ? »
« Je suis fatigué et j’ai mal à la bouche. Je vais me mettre au lit avec el gato.
Je t’aime. Tu le sais hein ? »
« Oui mon papa. Moi aussi je t’aime. Dors bien, repose toi bien. Je te promets de ne pas te taper dessus cette nuit. Je t’appelle à dix heures et demie comme d’hab. »
« Bonne nuit ma nounouche »
C’était la dernière fois que je parlais à mon père.
Même si je l’avais su, je lui aurais dit presque la même chose. Pas de regret. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:07 |
| Chap 10 - La semaine la plus triste de ma vie |
Ce samedi là, le 29 avril 2000, Manuel s’est levé comme d’habitude vers huit heures trente pour s’occuper de Cécilia.
Oh mon Dieu, comme j’aimerais ne jamais avoir vécu ce jour affreux...
A neuf heures, le téléphone a sonné.
Je ne dormais pas mais je me suis demandée quel était le c.. qui appelait à cette heure là.
Le répondeur s’est déclenché. J’ai entendu la voix tremblante de Chantal qui me demandait de la rappeler chez Papa. (Ils faisaient « appartement » à part)
Je n’ai pas eu le temps de bondir hors du lit et de décrocher. J’ai enfilé frénétiquement un peignoir et j’ai fait le numéro, ne voulant rien imaginer mais le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine.
Elle n’a pu dire que mon nom et a fondu en larmes.
C’est moi qui ai demandé « Quoi, qu’est ce qui se passe...(long temps d’arrêt. J’entendais des sanglots)... Il est mort ? », espérant de toutes mes forces un « non, bien sûr, mais on l’a emmené à l’hôpital » ou quelque chose de ce genre.
Oui. Il était mort. Mon papa, mon père, mon petit papounet adoré. Mort.
Impossible d’y croire.
Et pourtant si.
Les larmes ne venaient pas. Je suis montée quatre à quatre. Manuel avait changé bébé et il la tenait dans ses bras.
J’ai hurlé « Mon père est mort » et je me suis écroulée dans ses bras. Je me sentais anéantie, comme écrasée sous un rocher, incapable de penser que je pourrais revivre normalement après ça.
J’ai pleuré pendant une semaine, jour et nuit.
Entre mes sanglots, je disais souvent - « non, ce n’est pas possible, je vais me réveiller. C’est un cauchemar. »
Manuel m’a déposée chez lui et est parti déposer la petite chez ses parents avant de me rejoindre. Chantal, un voisin et la police étaient là.
Nous avons pleuré toutes les deux en nous serrant très fort.
Ils ne m’ont pas laissé le voir. Il ne valait mieux pas maintenant. J’ai dû aller aux toilettes dans la matinée, en me cachant les yeux pour ne pas voir. Envie de regarder quand même entre mes doigts, mais je ne l’ai pas fait. Je ne voulais pas garder cette image, même si aujourd’hui je l’imagine peut-être pire qu’elle n’était réellement.
Comme je suis allée plusieurs fois dans cette partie de l’appartement, j’ai quand même aperçu involontairement un bout de son pyjama, par terre. C’est tout. C’est déjà trop.
Chantal l’avait vu. Cela suffisait. Un jour, je lui demanderai ce qu’elle a vu. Je ne veux pas nous faire plus de mal maintenant.
Elle l’avait appelé vers 8h. Il ne répondait pas. Elle était venue très vite et l’avait trouvé gisant dans une mare de sang, dans la salle de bain. Il y avait du sang partout sur les draps et sur la moquette.
La police avec l’aide d’un médecin arrivé plus tard a conclu à une mort naturelle.
Ils ont dit que cela avait dû être rapide. Le sang, très rouge, provenait vraisemblablement de la carotide. Quand cela arrive et que le défunt est seul, il y a toujours enquête. On ne sait jamais. Comme mon père adorait les armes et en avait partout, ils ont d’abord pensé au suicide.
Les pompes funèbres ont mis du temps à arriver. Jusqu'à dix sept heures, nous étions là, prostrés dans le canapé. Et je pensais que mon père chéri était à quelques mètres de nous, par terre sur le carrelage comme un chien, froid, mort, et que je ne pouvais pas le voir ni le toucher.
Nous avons passé la journée sur le canapé, à pleurer, à attendre.
Ils sont enfin venus le chercher. J’ai entendu le bruit hideux de la fermeture éclair. J’ai vu un chariot passer, avec une housse grise en plastique, fermée, qui épousait une forme humaine, les pieds, la tête. Ils m’ont proposé de l’accompagner jusqu'à la voiture. J’ai refusé, je n’aurais pas pu.
C’est intolérable, insupportable, atroce.
Il n’y a pas de mots pour décrire cette horreur.
Ceux qui l’ont vécue savent de quoi je parle.
Nous sommes partis et Chantal a nettoyé la salle de bain. Je me demande encore comment elle a pu.
Le ballet des formalités a commencé aussitôt. Prévenir les proches, les amis, les différents organismes, attendre les papiers officiels, rechercher les documents, organiser la messe, l’enterrement, commander les faire-part, les envoyer, répondre aux nombreux appels, décider de tout, pleurer, ne pas dormir, ne pas manger...
La première nuit et les quatre suivantes, en effet, je n’ai pas pu m’endormir. J’avais trop peur du réveil. Vous savez, on se réveille doucement, et dans les limbes du sommeil, on se dit qu’il y a quelque chose qui ne va pas. C’est flou. Et d’un coup, ça devient très net, net et tranchant comme la lame d’un rasoir monté sur un boomerang. Vous le prenez en pleine tête : papa est mort.
Je l’ai néanmoins ressenti dès que j’ai réussi à fermer l’œil, mais un peu de temps avait passé. Je ne l’aurais pas supporté dans les premières vingt quatre heures.
J’ai appris peu avant l’enterrement, qu’il s’était fracassé le crâne en tombant. C’est sans doute pour ça que la poubelle de la salle de bain était brisée.
Nouveau sujet de torture et de tristesse.
Cela n’aurait sans doute rien changé, mais quand même...ça fait mal partout de le savoir.
Le lundi 1er mai, je suis allée choisir la tombe. Papa m’avait parlé quelques jours auparavant de son contrat obsèques. « oui, oui, on a le temps », lui avais je répondu. « Bah ! ça fait pas mourir d’en parler tu sais ma gnougnou » . OK, alors on en avait parlé. Il ne voulait pas d’incinération, par peur d’avoir mal, plaisantait-il. Il voulait être enterré à Puteaux, bien que possédant une place dans un caveau de famille dans le Sud-Ouest, près de Toulouse. Il pensait que personne n’irait jamais le voir là bas. Sans doute avait-il raison. Le contrat prévoyait un cercueil en pleine terre sans monument. Je lui avais promis de lui faire un vrai caveau, isolé et bien propre. Nous devions en reparler prochainement. Il préférait tout régler de son vivant. Il n’en a pas eu le temps. Il a juste écrit en recommandé à la société qui s’occupait de son assurance obsèques dix jours avant sa mort, pour signaler qu’il choisissait Puteaux. Comme s’il avait senti quelque chose...
Chantal et moi repoussions inconsciemment le moment d’aller lui rendre visite au Funérarium. Avant, tout le monde disait La Morgue. Mais ce n’est plus politiquement correct. Aujourd’hui, on va au Funérarium.
Pourtant, nous avions envie de le voir, mais c’est effrayant comme idée. J’avais déjà vu des morts mais peu, il y a longtemps et de loin. Et surtout, je ne ressentais rien pour eux.
Nous savions que ce moment allait être un des plus pénibles.
Le temps était gris, brumeux, humide et frais. Nous avions l’impression que cela nous rendait encore plus tristes. Mais tout bien réfléchi, le soleil n’aurait pas produit l’effet contraire.
Après une attente dans le hall qui nous a paru interminable, on nous a fait entrer dans une petite pièce en sous-sol. L’homme en noir a refermé la porte derrière lui pour nous laisser tranquilles. Triste métier que de voir des gens sangloter sans arrêt. Nous nous tenions par la main, Chantal et moi, tremblantes.
Papa était là, allongé sur un chariot en métal, dans le costume bleu marine que nous avions choisi dans son armoire, les bras le long du corps, la nuque soutenue, les yeux fermés, recouvert par un drap blanc jusqu’au thorax. Je me suis précipitée vers lui pour le toucher, l’embrasser, lui tenir la main. Je n’avais jamais touché de mort. Mais ce n’était pas ainsi que je le voyais. C’était mon père, mon papa adoré, rien d’autre. En le touchant j’ai eu un tout petit mouvement de recul, une appréhension. Drôle de sensation. C’est glacé et dur. La peau accroche sous la main. Comment décrire cela ? Vous avez déjà embrassé un poulet cru qui sort du frigo ? ? ? Moi non plus mais ça y ressemble sans doute.
Je ne trouvais pas sa main, ses bras étaient si maigres qu’ils étaient presque invisibles. J’ai cherché sous le drap. Je l’ai trouvée. Elle était maigre, raide, mais ça restait la sienne. Je l’aurais reconnue entre mille. Je l’ai tenue, réchauffée dans la mienne. Depuis un certain temps, il avait des fourmis dans les mains, et quand nous nous voyions, je les lui massais avec de la crème. Il aimait ça, ça lui faisait du bien. J’ai fait un peu pareil. J’ai cherché la deuxième et j’ai recommencé. J’ai voulu toucher ses pieds, ses mollets, ses oreilles, son nez, ses sourcils...tout ce qui était lui. Je ne pourrai plus jamais le faire après.
Nous avons observé son crâne. Aucune fracture visible en tous cas. Quelques bleus, c’était tout. Cela m’a rassurée.
« Il s’est fracassé le crâne ». Ces mots avaient résonné dans ma tête pendant toutes ces nuits. Dans mon esprit, « fracassé » sous-entendait forcément au moins deux morceaux bien distincts. Mais ici, rien à voir avec l’horreur que j’avais imaginée ces derniers jours.
Je lui ai parlé comme s’il m’entendait : « mon pauvre papa chéri. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Tu as eu mal ? Tu as eu peur ? Au moins tu ne souffres plus maintenant. Tu vois, on est là toutes les deux. Ne t’inquiète pas, on va se débrouiller, on va y arriver. Tu vas nous manquer mais on va y arriver. Sois tranquille. Il y aura plein de monde à ton enterrement. Tu aurais été content de les voir..... »
Nous pleurions. C’était affreux. D’une tristesse inouïe.
Néanmoins j’ai été apaisée de le revoir. Bien sûr, cela n’enlève rien à la peine, mais j’ai enfin pu le toucher, lui parler, m’imprégner de l’idée qu’il était mort. Je comprends maintenant la détresse des familles qui recherchent le corps d’un disparu. Même en étant persuadé du décès de quelqu’un, il doit être très difficile de l’accepter sans l’avoir vu.
Le mercredi, je suis allée au bureau pour régler quelques affaires, comme un zombie. Le fait de voir les gens sourire, parler ou rire dans le métro me donnait encore plus envie de pleurer. Personne ne pouvait comprendre ma détresse et mon malheur. J’ai agi de façon automatique. Rien mangé.
Le mercredi, ma mère est arrivée de Bretagne. Au début, elle n’avait pas dit qu’elle viendrait. Elle m’avait laissé le choix. Je lui ai dit que je ne voulais pas qu’elle vienne pour moi, mais pour lui. Que ressens-tu pour lui ? lui avais-je demandé.
Rien, ou un peu de pitié peut-être.
Alors si c’est ça, ne viens pas.
Deux jours plus tard, elle a décidé d’assister quand même à l’enterrement. Après tout, ils s’étaient réconciliés et ils avaient vécu vingt cinq ans ensemble.
OK.
Nous sommes retournées au funérarium toutes les trois, avec Chantal.
Nous avons pleuré encore. Un peu moins peut-être, il n’y avait plus la surprise. J’ai fait une chose bizarre : je l’ai pris en photo.
Après tout, rien ne m’obligera à regarder les clichés plus tard. Alors que si je ne l’avais pas fait, je n’aurais eu aucun moyen de revenir en arrière un jour. Et puis le fait de le voir comme ça, si maigre, brûlé dans le cou, vieilli me rappelle à quel point il était mal et fatigué. J’ai moins l’impression d’une injustice et plus d’une libération pour lui.
L’enterrement a eu lieu le vendredi matin.
J’ai réussi à dormir un peu la nuit. Je me suis même un peu maquillée pour lui laisser une bonne image. Envie de mettre du noir, couleur de mon âme.
Manuel, ma mère et moi sommes allés le chercher au funérarium. Chantal y était avec sa sœur et son beau-frère. Nous sommes tombées dans les bras l’une de l’autre à nouveau. Encore une épreuve difficile.
On nous a fait patienter longtemps. Une famille algérienne venait aussi chercher une aïeule. Beaucoup d’enfants et d’adultes qui discutaient, téléphonaient et riaient. Gênant.
Nous avons enfin pu le voir.
Il paraît qu’il commençait à sentir très mauvais. Je n’ai absolument rien perçu. Sa barbe avait repoussé un peu, c’est un phénomène que je connaissais mais qui m’a toujours étonnée. Je l’ai embrassé encore et encore. Je n’avais aucune retenue, aucune pudeur, je me foutais de tout.
Manuel a mis son couteau et des photos de nous (Cécilia, Chantal et moi) dans sa poche.
Puis ils sont venus fermer le cercueil. Ils ont rabattu le satin sur ses jambes, son torse, son visage. Ils ont posé le couvercle, l’ont vissé puis scellé. J’aurais tant voulu repousser ce moment. Mais il fallait le faire.
Vision terrible, insupportable.
Adieu Papa, je ne te verrai, ne te toucherai plus jamais...
Chantal et moi l’avons accompagné dans le corbillard.
Je n’avais encore jamais été à un enterrement. J’étais toujours trop jeune ou trop loin. Lorsque ma grand-mère était décédée, j’étais déjà adulte. C’est moi qui ai pris la décision de ne pas y aller : c’était loin, mon père y allait avec Chantal et surtout, je venais d’intégrer une société et j’avais peur de me faire mal voir si je prenais trois jours pour m’y rendre. Cette dernière raison est ridicule, et je regrette a posteriori. Mais au fond de moi, je crois que j’avais peur, peur de voir ça.
Aujourd’hui, je n’avais pas d’autre issue, il fallait affronter ce moment cruel.
L’église Sainte Mathilde était noire de monde. J’ai embrassé, salué, remercié en sanglotant.
Papa n’était pas religieux du tout, mais il devait avoir une petite croyance enfouie quelque part. Il avait donc souhaité une cérémonie religieuse.
Chantal et moi avions préparé un petit texte à lire. Il était trop simple. Nous étions en état de choc, incapables d’écrire un chef d’œuvre dans ces circonstances. Alors Manuel l’avait remanié en gardant le fond. Il nous plaisait mieux ainsi.
Et nous avons réussi à le lire jusqu’au bout, en alternant les paragraphes pour reprendre notre souffle. Je me suis étonnée moi-même. Je ne pensais pas être capable de le faire. Ma voix, le « PAPA » que j’ai prononcé deux fois, résonnaient dans l’église, je voyais les visages des gens aux yeux rougis, mais j’ai réussi. C’était pour lui. Après tout, je lui parlais comme je l’avais fait quelques minutes auparavant.
Je ne suis pas vraiment croyante. Je pense être comme beaucoup d’individus. J’y crois quand ça m’arrange.
Justement, ce jour là, ça m’arrangeait d’y croire. Une âme, un au-delà, une autre vie après. Oui, tout ça devait être vrai. De toutes façons, il était impossible que la vie de mon père s’arrête définitivement. C’était une pensée insoutenable. Alors, ce jour là, j’ai cru en Dieu, de toutes mes forces.
J’ai repris ma place dans le corbillard, seule à côté de mon père pour aller au cimetière.
Il y avait énormément de fleurs. Le soleil s’est mis à briller.
Le trou. Le cercueil dans le trou. Les fleurs jetées dessus une à une.
La suite ne se décrit pas. C’est un classique. Le même scénario, la même peine, la même douleur pour tous ceux qui enterrent un proche.
Comment vais-je pouvoir vivre après ça ? comment survivre à ça ? D’autres ont vécu des situations bien plus tristes ou injustes. Mais ce n’était pas lui, ce n’était pas moi, ce n’était pas cet amour là.
Ce vendredi, j’ai enterré mon père, mon frère, mon meilleur ami, mon confident, et sans doute l’être qui m’aimait le plus au monde.
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| mardi 23 mai 2006, a 23:06 |
| Chap 11 - Mes idées noires |
Le lendemain, nous sommes partis tous les trois, Manuel, Cécilia et moi en vacances aux Canaries.
C’était prévu de très longue date, papa avait organisé une partie du voyage pour nous, et de toutes façons, il fallait que je dorme, que je décompresse. Cela n’aurait rien changé que je reste.
Le voyage s’est bien déroulé. Cécilia était gaie comme un pinson. Elle avait pris toute ma joie de vivre et ne semblait ne rien ressentir ni souffrir de quoi que ce soit.
Je pleurais souvent. Manuel était gentil avec moi. Il m’a même dit un jour : « j’espère que ma fille m’aimera autant que tu l’aimes ».
Je n’ai pas mangé grand chose, mais j’ai dormi comme un loir. Profondément. Sur le dos et la bouche ouverte. C’est d’ailleurs pendant cette semaine que j’ai fait des rêves étranges.
J’ai rêvé qu’il me téléphonait. Je lui disais qu’il ne pouvait pas m’appeler, qu’il était mort. Non, m’a-t-il répondu, j’ai un sursis, j’habite dans l’immeuble, à un autre étage. Mais ne viens pas me voir de suite, je ne suis pas beau. Je suis tout pourri. J’y étais allée quand même et nous avions discuté de tout et de rien. Son aspect ne m’avait pas impressionnée. Je n’avais rien à lui dire de spécial, de toutes façons. Nous étions ensemble, tout simplement.
Une autre fois, je dormais contre lui. Il était chaud et doux. En me réveillant, j’étais collée à Manuel.
J’ai fait plusieurs rêves dans ce genre. Ils se font plus rares aujourd’hui. Je suis trop fatiguée, je ne prends pas le temps de rêver.
Ce qui m’a le plus perturbée pendant ces quelques jours où je n’avais rien d’autre à faire que de penser, c’est le scénario de sa mort.
J’avais des faits réels, dont je me servais pour bâtir une histoire sûrement bien plus dramatique que la réalité.
Les faits :
Son cancer était probablement circonscrit.
Il était néanmoins très faible.
Il souffrait sauf quand il dormait.
Depuis quelques jours, il avait un oedème dans le cou qui lui faisait mal.
Il avait très mal à la tête.
Il avait vu le médecin cancérologue de l’Institut Gustave Roussy le jeudi et ce dernier lui avait dit que tout allait bien.
Celui de l’hôpital Foch, ORL, voulait faire des examens complémentaires mais le premier a dit que ce n’était pas nécessaire.
Il prenait des tranquillisants.
Il a été trouvé par terre dans la salle de bain, toutes lumières allumées. La poubelle était cassée.
Du sang dans son lit, sur sa serviette dans le lit, par terre sur la moquette, dans le lavabo, partout par terre autour de lui.
La poignée de son store de chambre était arrachée.
Ce que j’imagine de pire qu’il a pu se passer :
Il était fatigué parce qu’il était sous tranquillisants. Sinon, il aurait été plus vaillant. Son cancer était bien guéri mais le traitement a été trop fort et a brûlé toutes les veines et les artères qui passaient par là. Le cancérologue le savait et n’a rien fait pour empêcher cette catastrophe. L’autre s’en doutait et voulait s’en occuper. Il n’en n’a pas eu le temps.
Papa s’est mis à saigner un peu en se couchant, ou même un peu avant, comme cela lui était déjà arrivé de temps à autre. Quand nous nous sommes parlé pour la dernière fois, il savait qu’il se passait quelque chose de grave mais il voulait en finir avec sa souffrance. Au lieu de téléphoner, d’appeler au secours, de prévenir à temps, il n’a rien fait. Il a raclé sa gorge pour la dégager. La situation s’est dégradée, il a saigné de plus en plus. Il a paniqué mais s’est dit que sa vie telle qu’elle était devenue ne valait plus la peine d’être vécue. Il n’avait plus la force d’appeler. Il a essayé d’ouvrir la fenêtre pour respirer mais il n’a pas pu. Il est un peu tombé et la poignée lui est restée dans les mains. Il avait peur. Il s’est traîné jusqu'à la salle de bains, a craché dans le lavabo, a vu tout ce sang et est tombé, se brisant la tête sur la poubelle puis le bidet. Mais il l’a sentie se briser. Il a eu mal, terriblement mal. Il s’est tordu de douleur. Il a continuer à saigner et s’est vu mourir. Il a revu sa vie. Il a regretté que je ne sois pas venue le voir plus souvent ces derniers temps. Si nous avions été avec lui à ce moment là, nous aurions pu le sauver. Nous aurions dû le faire hospitaliser. Il a pensé qu’il n’avait pas tout réglé pour sa tombe et a eu peur d’avoir juste son « trou dans la terre » sans rien de plus. Il a dit « merde, merde, merde, je suis foutu ». Il a crié, a appelé mais personne ne l’a entendu. Il s’est bien senti partir. Puis il est mort, seul. Même le chat s’en est à peine rendu compte. C’est arrivé au début de la nuit. Il est resté des heures par terre seul pendant que je dormais tranquillement, sans rien ressentir de spécial, moi qui me croyais si proche de lui.
J’ai mal partout quand je pense à ça.
Une collègue de bureau qui me connaît bien m’a dit un jour qu’il fallait arrêter de se torturer, que cela ne servait à rien et qu’il fallait imaginer la meilleure des fins possibles, se persuader que ça s’était passé ainsi et ne plus jamais revenir en arrière. Jamais.
J’ai essayé. C’est dur mais ça rassure un peu. Je suis en train d’y arriver.
Voilà ce qui s’est donc réellement passé :
Il était fatigué parce qu’il était sous tranquillisants mais aussi parce qu’il luttait contre cette terrible maladie. Personne ne peut jamais être sûr que le Cancer ne va pas revenir, on a une épée de Damoclès au dessus de la tête en permanence. Son hémorragie est un accident qui peut arriver avec ce type de traitement. On ne peut ni la prévoir, ni la prévenir. Cela obligerait à cautériser une artère qui va vers le cerveau et causerait des dommages terribles. Les deux médecins avaient raison, chacun avait sa méthode. Papa était épuisé, honteux de son état. Il ne s’aimait pas comme ça. Avant, il avait vécu soixante dix ans d’une vie remuante, gaie et sans contraintes de santé.
Il s’est couché normalement après m’avoir téléphoné. Il ne m’en voulait pas de ne pas venir très très souvent, il avait compris quelles étaient mes contraintes. Nous nous sommes d’ailleurs écrit une longue lettre à ce sujet il y a quelques mois. Le sujet était clos. Nous nous adorions, point.
Il a commencé à saigner le matin très tôt, en dormant. Cela l’a réveillé. Il était extrêmement soigneux. S’il a tout tâché à ce point, c’est le signe que son hémorragie était très violente et soudaine. De suite, il s’est levé pour aller cracher. Il a craché et a perdu connaissance de suite. Il est tombé et n’a rien su, rien senti. La preuve, c’est qu’il n’a pas ouvert le robinet du lavabo. C’est un réflexe immédiat, pourtant. Donc il n’en a pas eu le temps. En tombant, il s’est assommé. Il serait mort de toutes façons de son hémorragie. Si nous avions été là, ça aurait été affreux car nous n’aurions pas eu le temps de faire quoi que ce soit et nous nous en serions voulu. Même quand cela arrive à l’hôpital, les gens meurent en quelques secondes. La carotide alimente le cerveau et on n’a pas mal quand on saigne ainsi. Il n’avait pas souffert la dernière fois. Dans le cas extrême où nous aurions réussi à le sauver, il serait probablement resté paralysé, ou dans le coma.
Il n’est pas resté longtemps seul. Chantal est arrivée et s’est occupée de lui. La poubelle de la salle de bains était cassée depuis longtemps. C’est le médecin ou le policier qui a arraché la poignée du store en voulant ouvrir les volets afin de faire de la lumière.
Il ne souffre plus.
Il ne souffre plus.
Il ne souffre plus...
S’en persuader.
Se dire qu’il est mieux là où il est.
Se dire qu’il me voit et me protège.
Il est mort mais pas notre amour. Ce lien entre nous ne mourra jamais. Je l’aimerai et penserai à lui jusqu'à la fin de ma vie. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:02 |
| Chap 12 - la liquidation et les papiers |
Tant qu’on ne l’a pas vécu, on ne peut pas imaginer le nombre de choses qu’il y a à faire lors d’une succession lorsque l’on est seul.
Et encore, il était très ordonné et avait tout rangé , tout préparé, tout noté. Le fameux registre qu’il m’avait préparé contenait toutes les références de ses contrats, ses numéros d’abonné, des chèques en blanc, les gens à prévenir, ce qui avait de la valeur parmi ses affaires, ses dernières volontés en matière d’enterrement...
Un document aussi triste que pratique.
Je suis la seule, la dernière de la famille. Chantal ne voulait pas trop interférer dans mes affaires, ma mère est venue m’aider mais huit jours seulement et mon mari travaille beaucoup et tard.
Donc je suis pratiquement seule à tout faire. Je n’ai pas pris de notaire puisqu’il n’y avait ni immobilier, ni mobilier de valeur, ni personne avec qui partager. Il paraît qu’ils font tout à notre place. Mais je ne m’attendais pas à tant de difficultés pour des choses si simples en apparence.
Si tout se passait correctement, cela pourrait être supportable. Mais sauf dans de rares cas, vous vous trouvez dans une situation qui n’a pas été prévue par le règlement, il y a toujours un grain de sable qui vient enrayer le mécanisme administratif, ou une instruction mal transmise quelque part. Ce qui vous oblige à refaire les choses une deuxième, voire une troisième fois !
Ce chapitre n’est pas très intéressant, il est rédigé sous forme de liste (papa et moi adorions les listes...) mais il me rappellera plus tard tout ce que j’ai fait (aidée pour quelques tâches par Chantal ou Manuel), à savoir :
- Organiser l’enterrement (le discours à l’église, rencontrer le prêtre, choisir les textes, les lieux, faire les plans église-cimetière pour ne pas que les gens se perdent).
- Acheter la concession au cimetière. Ne pas oublier de la renouveler dans trente ans. (2030, facile à retenir).
- Choisir la tombe, la gravure, le type de fosse et de semelle, négocier et faire jouer la concurrence (du simple au double).
- Prévoir les fleurs.
- Rédiger les faire-part, aller les chercher, recopier les adresses, acheter les timbres et les envoyer.
- Répondre au téléphone aux gens qui veulent en savoir plus.
- Remercier après.
- Résilier l’appartement, les assurances (auto, caravane, habitation) en envoyant à chaque fois une multitude de papiers.
- Se procurer une attestation du percepteur prouvant que la taxe d’habitation a bien été réglée l’année précédente et l’envoyer à l’attention de la société propriétaire du logement.
- Vider l’appartement, quatre vingt mètres carrés remplis à ras bord et une cave (rédiger des annonces, être là pour montrer les affaires, chercher un dépôt vente ou un débarras pour le reste, trier, jeter, emmener chez soi, rappeler les éventuels acquéreurs, négocier, préparer et organiser un déménagement si l’on garde des meubles encombrants, revoir tout son agencement intérieur car il est rare que l’on ait trop de place chez soi).
- Enlever étagères, clous, chevilles dans les murs, faire un minimum de ménage. J’avais les mains dans un état indescriptible.
- Prévoir et établir un état des lieux de l’appartement en essayant de ne pas se faire arnaquer. Cinq mois après, je n’ai toujours reçu l’apurement du compte.
- Faire faire le changement d’adresse à la Poste en sachant qu’il y aura forcément des ratés.
- Clôturer assurance vie et relancer car au lieu des dix jours prévus contractuellement, la société a mis plus d’un mois à me verser le petit capital.
- Résilier les divers abonnements (Canal +, magazines, services, Téléphone portable) avec toujours autant de papiers et de justificatifs.
- Rendre le matériel loué (décodeur, Minitel...) et récupérer les cautions éventuelles. Relancer, corriger si possible leurs erreurs (oublis, virement sur un compte bloqué).
- Faire résilier les différents retraites (il en avait quatre !). Encore des papiers à se procurer et à envoyer.
- Faire les demandes de pensions de réversion pour ma mère et lui procurer les documents nécessaires.
- Faire les demandes aux caisses de retraite des sommes totales versées afin de pouvoir rédiger la déclaration d’impôts provisoire. Les attendre et aller aux impôts afin de la faire sur place. Payer immédiatement après que la toute puissante administration vous réclame la somme, sans que cette date soit prévisible auparavant. J’ai ainsi reçu le 30 septembre 2000 l’ordre de payer le 28 septembre 2000 les impôts de l’année que tous les autres paieront l’année prochaine ! La réduction d’impôt, ce n’est pas pour les morts...
J’ai payé immédiatement, mais j’ai reçu un an après le rappel du premier tiers de 2001. Au téléphone, ils m’ont dit que c’était un problème administratif (encore un), et que je recevrais cela jusqu'à la fin de l’année 2001 !
- Payer, bien sûr, les impôts de l’année en cours, ainsi que la taxe d’habitation.
- Résilier EDF et France Télécom (les moins pénibles à vrai dire, contre toute attente...).
- Fermer les comptes bancaires (je l’ai fait mais l’effet n’a pas été immédiat. Le loyer a été prélevé et le compte s’est retrouvé avec six mille francs de découvert. On m’a dit que je ne pouvais rien faire pour combler ce déficit parce que le compte était bloqué, et que je devrai payer des agios quand j’aurai mon certificat d’hérédité, ce qui s’est avéré vrai. Le responsable a même osé me dire :- « si c’est un loyer qui a été prélevé, vous n’allez pas râler pour cent francs d’agios, puisque à ce moment là, vous avez bien profité de l’appartement .» Je l’aurai tué !).
- Clôturer le Livret A (même s’il n’y a que quatorze Francs dessus, les procédures sont les mêmes que pour cent mille).
Je n’ai toujours pas de nouvelles et n’en aurai sans doute jamais de ce livret qui se trouve quelque part dans les rouages de La Poste.
- Prévenir la Sécurité Sociale et leur envoyer les documents qui leur manquent.
- Résilier la redevance audiovisuelle.
- Résilier les cartes de crédits diverses (cinq en tout), renvoyer les cartes, solder les comptes si nécessaire.
- Clôturer le dossier Hôpital.
- Prévenir la mutuelle.
- Vendre la voiture et la caravane (mettre des annonces, récupérer les documents de vente à la préfecture...).
- Reprendre une assurance à mon nom pour la caravane en attendant la vente. La résilier ensuite.
- Vider la voiture, démonter les accessoires non vendus.
- Faire le contrôle technique auto. Pas obtenu du premier coup. Il y avait une fuite d’essence et la batterie était à plat, puisqu’elle ne roulait pas depuis des semaines.
- Faire réparer la voiture par un garage, acheter et monter la batterie, refaire le contrôle technique de vérification.
- récupérer la caution bibliothèque municipale.
- Faire faire par la mairie copies des certificats de décès et fiches d’état civil pour tous les courriers (horaires administratifs, faire la queue).
- Faire établir un certificat d’hérédité par le tribunal d’instance (En dessous d’une succession de trente cinq mille Francs, il n’est pas obligatoire de prendre un notaire. En revanche, il faut un certificat d’hérédité pour toucher les assurances, vendre la voiture, la caravane et débloquer les comptes. La mairie peut délivrer ce document au vu du livret de famille, sauf dans le cas où il y a eu plusieurs mariages, ce qui était son cas. Alors il faut fournir au tribunal les deux livrets de famille, des certificats de naissances, des fiches d’état civil, des extraits d’acte de naissance, des justificatifs de domicile. Tout cela est long à obtenir. Une fois tout réuni, aller déposer les documents au tribunal et attendre la convocation (quarante jours plus tard dans mon cas). Se rendre à la convocation avec deux témoins majeurs qui ne soient pas de ma famille et ayant bien connu le défunt. En pleine matinée un jour de semaine. Facile ! ! !).
Sa voiture étant vendue depuis presque deux mois, l’acheteuse a été bien gentille d’attendre.
- Envoyer les certificats d’hérédité à tous les demandeurs (onze en tout : deux pour les assurances, sécurité sociale, téléphone mobile, loyer, banque, livret A, retraite, vente voiture, vente caravane, ma banque car je reçois des chèques de remboursement à l’ordre de « succession de Michel »...).
- Se procurer des copies (le tribunal n’en délivre que trois) par ses propres moyens, sachant que la mairie n’a pas le droit de faire des copies certifiées conformes et que le tribunal réclame les attestations des administrations réclamant les certificats pour en établir d’autres. Je m’en suis procurée quinze, au cas où, par un autre moyen car je connais du monde, mais le quidam doit passer par là, suivre le circuit normal et totalement absurde. Par exemple, pour la voiture et la caravane, il aurait fallu que les acheteurs m’établissent une attestation, un engagement d’achat préalable afin que j’obtienne deux copies supplémentaires et que je puisse ensuite leur vendre. L’employée du service a même osé me dire que si j’avais besoin de onze certificats, c’est sans doute que j’avais beaucoup d’argent à récupérer, donc un montant supérieur à trente cinq mille Francs, et que je devrais dans ce cas passer par l’intermédiaire d’un notaire ! Elle a sans doute oublié que les dettes comptent en négatif et que dix montants à deux ou trois chiffres ne font pas forcément un nombre à cinq chiffres...
Malgré tout cela, la plupart de ces administrations continuent à écrire à son nom et à son adresse, comme si de rien n’était.
Ceux que je hais le plus : les téléacteurs qui répondent pour les différents organismes, à qui vous annoncez la mort d’un proche et qui finissent quand même leur conversation par un « en vous souhaitant une très bonne journée madame... ».
A l’avenir, ce serait bien si on pouvait tout regrouper : rentrer la mort dans un ordinateur central qui répercuterait tout lui même vers les autres administrations. On gagnerait un temps précieux. Mais ce n’est pas pour demain. La loi Informatique et Libertés y veille !
Bref, pour accomplir toutes ces tâches agréables, j’ai pris quelques jours de « vacances ».
Et il fallait bien sûr continuer à accomplir en même temps les tâches habituelles de la « ménagère de moins de cinquante ans », femme active et mère que je suis.
Deux mois plus tard, j’ai presque tout réglé, mais j’ai les nerfs à vif, je suis à fleur de peau et sur les rotules.
Vivement les vraies vacances. Je pourrai enfin penser à Papa tranquillement.
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| mardi 23 mai 2006, a 23:01 |
| Chap 13 - Pensées profondes et idées en vrac |
Pendant tous les jours qui ont suivi la mort de Papa, j’ai pensé, ressassé, imaginé. Au fil des jours, mon état d’esprit évolue, je vois les choses différemment. Je suis toujours aussi malheureuse et il me manque de plus en plus, mais je réalise que je ne le verrai plus jamais. C’était une pensée inadmissible auparavant.
J’étais déjà assez ouverte au surnaturel. Je le suis devenue encore plus. Depuis le 29 avril, j’ai toujours une hésitation avant de tuer une mouche, une fourmi. Non seulement parce que je sais maintenant à quel point la mort est douloureuse pour ceux qui restent, mais aussi parce que je me dis que, on ne sait jamais, c’est peut-être lui qui revient, qui me fait un signe. Je sursaute aux bruits sourds, je ne m’étonne plus des objets qui tombent tout seuls. J’attends impatiemment qu’il me fasse un signe. Depuis qu’il est mort, je lui ai répété plusieurs fois de ne pas avoir peur de m’effrayer. J’attends. Je cherche. J’écoute. J’observe. J’attends le frôlement, la vision. J’irai peut-être voir un médium dans quelques temps, quelqu’un que l’on m’aura recommandé. On ne sait jamais.
D’ailleurs, une chose étrange est arrivée. Chez papa, au dessus de la porte de l’appartement, côté couloir commun, j’ai vu pendant une semaine un gros papillon de nuit. Il était toujours au même endroit, immobile. On ne le voyait presque pas, il fallait vraiment le chercher. Moi, je l’avais remarqué car j’observais chaque détail me rappelant mon père : le bouton de sonnette avec son nom, la poignée qu’il avait touchée. Mais quand un des déménageurs d’un dépôt vente est venu, il l’a vu de suite. Il l’a montré du doigt avec un bruit de faux frisson. La porte est restée ouverte toute la journée, à cause des allées et venues. Le soir, mon papillon n’était plus là. En partant, je me suis dirigée vers le couloir et il est passé devant mes yeux. Il s’est posé au dessus de l’ascenseur que les déménageurs avaient emprunté.
Le lendemain, pas de papillon. Je l’ai cherché. Je l’ai trouvé sur le paillasson de papa. Puis je ne l’ai plus vu les jours suivants. On peut interpréter cette histoire comme on veut. J’aime à penser que c’était un peu lui.
Un cœur en détresse est prêt à croire n’importe quoi. Certaines sectes doivent sûrement profiter de ces moments de faiblesse.
Vider l’appartement a été très dur. Chaque détail me rappelait une tranche de vie. Les objets, les écrits, les odeurs, les traces de doigts, un stylo ouvert négligemment posé sur le bureau, ses lunettes bien rangées dans leur étui, son dentier dans un verre, un autre verre qui sèche dans l’égouttoir, des médicaments entamés, une serviette, ses traces de sang sur la moquette, sur les robinets, une casquette imprégnée de son odeur...tout est une torture. J’aimais tant me blottir dans ses bras, me retrouver près de lui, sentir son parfum.
Tout me rappelle la tragédie, me force à replonger dedans. Longtemps après, sur l’interrupteur d’une de ses lampes de chevet que j’avais conservées, j’ai retrouvé du sang séché. C’est bien la preuve que l’hémorragie l’a surpris alors qu’il était déjà couché. Sans commentaire.
J’ai ramené quelques pulls pour Manuel. Je voulais les laver mais j’ai mis beaucoup de temps avant de le faire. Ils étaient au fond du panier à linge et j’allais les renifler régulièrement, me rouler dedans en pleurant. Je pense que j’avais peur d’oublier son odeur. C’est difficile de se souvenir d’une odeur, beaucoup plus que d’une image ou d’une mélodie. D’ailleurs, je pleurais dès que je j’étais dans la salle de bain, et surtout en prenant ma douche, seule. C’est sûrement lié au fait qu’il est mort dans la salle de bain. Je me faisais du mal mais il fallait bien que cela sorte. De même, quand je me suis retrouvée seule chez lui pour la première fois, j’ai regardé des photos, écouté sa voix en boucle sur le répondeur, je lui ai parlé comme s’il avait été là, lui ai posé des questions et j’ai marché dans ses pas, de la chambre à la salle de bains, en suivant scrupuleusement les traces de sang. Je faisais les mêmes pas que ses derniers pas. Je ne pouvais pas m’en empêcher. Je l’ai refait souvent par la suite, comme si ces gouttes noires avaient pu me parler, me raconter sa fin.
Le dernier week-end, nous avons jeté le matelas. Nous l’avions gardé jusqu'à la fin pour que Cécilia ne joue pas par terre. Lorsque nous l’avons retourné pour le prendre, j’ai revu cette énorme tache de sang à l’endroit de sa tête. La sang de mon père. Vision terrible. J’ai posé la main dessus, c’était dur et sec.
Nous l’avons mis dans l’ascenseur. Alors qu’il y a trois ascenseurs et que généralement nous faisions le voyage sans stop, nous nous sommes arrêtés quatre fois ! A chaque fois, l’inconnu se trouvait nez à nez avec un énorme matelas qui barrait le passage, puis du sang, puis ma mine gênée, triste et déconfite. Personne n’a bronché. Ensuite, nous l’avons porté jusque sur le trottoir et abandonné, là, nous n’avions pas vraiment le choix, près d’une mare de pipi de chien, près des ordures des autres. C’était là dessus qu’il avait passé ses dernières heures. J’avais une curieuse impression en l’abandonnant comme ça. Peut-être même envie de vomir.
Si encore il n’était pas mort dans tout ce sang, ce serait moins insupportable...Ici, à la profonde tristesse et au choc s’ajoute l’horreur, le petit plus qui vous achève.
Lorsque nous avons amené sa voiture au garage, je conduisais la mienne et Manuel me suivait dans l’Opel paternelle, afin de pouvoir repartir ensemble. Sans y prendre garde, il avait ce jour là mis une chemise que j’avais offerte à papa lors de la précédente « fête des pères », et que je tenais à ce qu’il conserve. J’attendais à la sortie de son parking. Le bruit du moteur, la voiture avec ses vitres fumées, un bras à la fenêtre, une silhouette connue portant cette chemise bleue. Un millième de seconde, j’ai vu mon père. Un élan de bonheur suivi d’un flot de larmes...
J’ai par nécessité jeté beaucoup de choses, que j’ai regrettées, bien entendu. A la fin, alors qu’il ne restait presque plus rien et que je m’apprêtais à faire quelques descentes dans le local poubelle, je me suis attardée sur des objets sans intérêt, destinés à être jetés. Mais non, je ne pouvais pas jeter ce bouchon d’évier. Il était allé l’acheter, le choisir lui même. Il l’avait tellement touché...Idem pour ce tableau blanc défraîchi. Nous nous étions écrit tellement de mots dessus. Ce chapeau de cow-boy, il l’avait porté. Si si, j’ai même une photo de lui avec. Donc je suis rentrée avec toutes ces bêtises à la maison. Papa n’avait aucun sentiment pour ces objets, j’en suis sûre, mais quand il ne reste presque plus rien, on s’attache à des détails insignifiants. C’est comme ça, c’est plus fort que soi. On a jeté parce qu’il le fallait bien, mais on se raccroche, à la fin, à des détails. Dans le même registre, tous les cadeaux qu’il m’avait fait sont devenus sacrés, je ne les jetterai jamais.
J’ai également beaucoup pleurniché toute seule dans l’appartement vide avant de rendre les clés.
Le dernier jour, j’ai chanté très fort, debout dans le salon. Ca résonnait, c’était joli. Cela me permettait de ne pas trop penser. Quand je chante, j’ai toujours les larmes aux yeux. Ainsi, je les avais pour de bonnes raisons.
J’ai dit au revoir à l’appartement, j’ai touché le chambranle de la porte, comme si son âme et mes souvenirs étaient encore là.
Lorsque je passe devant l’immeuble, mon estomac se noue. « Gloups ! », fait la boule dans ma gorge. Là haut, quelqu’un vit dans ses murs, sans savoir.
En rangeant ses placards, j’ai aussi été très émue par ses réserves. Il était comme moi, ou plutôt je suis comme lui, il faisait des réserves de tout. Une vraie épicerie : des paquets de pâtes en pagaille, du sucre, des fournitures de bureau, des bouchons, des bouteilles vides, des sacs en plastique, des vis et des boulons...bref, il conservait en double et triple exemplaire tout ce qui pouvait servir.
Une étape très dure a également été la vente de ses meubles et objets. J’avais sélectionné des dépôts ventes dans les journaux et annuaires. Sur simple description, la moitié des acquéreurs éventuels n’a même pas daigné se déplacer. Ils cherchaient de l’ancien, du bois, du rustique. Trois sont venus visiter. Le premier est resté cinq minutes. Rien n’a accroché son regard. Le deuxième était parfaitement odieux. Il ne me regardait pas du tout. Il m’a dit que quand je serai désespérée et prise à la gorge je n’aurai qu’à l’appeler, et que l’on verrait à ce moment là. Mais que de toutes façons, tout était moche. Il est parti comme un voleur, sans même dire au-revoir. Le troisième était expérimenté et gentil. Il comprenait mon désarroi. Il savait que les meubles modernes étaient chers à l’achat mais durs à revendre. Il m’a dit que si j’étais « coincée », je pourrais toujours compter sur lui et qu’il me donnerait de quoi rentrer à Marseille avec ma fille (il s’était mis cette idée en tête, j’ignore pourquoi. Je ne lui ai jamais parlé de Marseille). Je ne lui ai finalement rien vendu, mais c’est lui qui a fait le déménagement final vers notre maison: quarante-six cartons, un clic clac et un secrétaire ! Comme quoi, ça ne fait jamais de mal d’être aimable, surtout quand on veut faire des affaires.
Entendre ces affreux regarder l’endroit où j’ai passé mon adolescence avec tout ce dédain me faisait beaucoup souffrir. Vu leur allure et leur tenue, ils ne pouvaient pas se targuer d’avoir du goût, quand même !
Quand le quatrième larron est venu le week-end suivant et qu’il a accepté de tout prendre, à prix correct, j’étais réconciliée avec la race des acheteurs de dépôt vente. En revanche, pendant cette semaine, en prévision, j’avais appelé Emmäus et le Secours Populaire pour tout leur donner. Les premiers fixent un rendez-vous un mois à l’avance pour évaluer la taille du camion. Ils ne prennent que ce qui est en très bon état et tout doit être prêt à emporter. Entre le rendez-vous et l’enlèvement, vous ne devez rien enlever ni vendre, car ils ne se déplacent pas pour rien. Au Secours Catholique, ils ne prennent que les vêtements (à Puteaux en tous cas) mais n’ont pas de local. Il faut donc déposer tout soi-même dans un local de substitution ouvert uniquement le jeudi après midi pendant deux heures. Même les associations caritatives sont difficiles maintenant ! J’étais dégoûtée de voir tout ça. Ce n’était pas que pour l’argent, j’avais aussi envie que les affaires de papa soient entre de bonnes mains. Beaucoup de choses ont été vendues dans l’immeuble, ce qui m’a fait très plaisir.
Quatre mois après la tragédie, je regrette certains objets que j’ai jetés ou vendus. Mais il est malheureusement impossible de faire machine arrière.
Il y a également une chose anodine mais qui me fait souffrir régulièrement : j’ai récupéré chez lui des produits de consommation courante, dont je me sers tous les jours. Bien sûr, cela me fait penser à lui et à tout le reste, et me fait mal. De plus, lorsque je termine un rouleau de papier aluminium, un paquet de sucre, de sel ou de lessive, c’est encore un peu de lui qui s’en va. Je pourrais tout jeter d’un seul coup, je crois que ce serait pire car ce sont des produits qu’il a choisis, achetés, rangés. C’est un peu comme s’ils contenaient ses propres gestes. Il a posé ses mains dessus. Cela frôle l’idolâtrie... Situation inextricable. Tout ça pour du papier alu, c’est bête non ? Même la marque du magasin sur certains produits me touche. C’était son magasin, je ne sais pas si je pourrai y remettre les pieds un jour...
Ils ont perdu deux clients à la fois !
Papa adorait l’électronique, la vidéo. Derrière son meuble de salon, qui abritait une télé, deux magnétoscopes et un décodeur numérique, c’était un imbroglio de fils indescriptible. Des prises Péritel, TV, radio, électrique, multiples. Tout était collé, noué et attaché. Lui seul pouvait s’y retrouver. Ma mère était effarée de voir ça. Mais c’était en même temps tout lui. J’ai eu bien du mal à défaire son installation. Tristesse encore.
Pendant les vacances de Chantal, un mois avant sa mort, il avait écrit un journal, pour elle. J’en ai une copie. Ce bout de papier me fait pleurer dès que je le lis.
En voici quelques petits extraits :
28 mars
« Départ de ma poupette pour le Vietnam. Je la quitte à Roissy à 10h30. Je suis très triste. »
29 mars
« J’ai trop bougé, j’ai vomi. Ca commence bien ! Aujourd’hui la bouche très sèche. Pénible. Soirée. Mal au goitre. Gonflé. »
30 mars
« J’ai trainé au lit jusqu'à 11h15. Pas la pêche. J’ai mal à la gorge et je suis gonflé du cou. Il fait un temps dégueulasse et il pleut. Ai réparé prise du Vaporetto et l’ai passé dans les chambres et le couloir. Mais ça me fatigue. Je ferai le reste demain. Vu l’hôpital. J’ai une rétraction du voile du palais à droite et c’est un peu enflammé. C’est pourquoi j’ai si mal. Ca peut s’opérer au laser...J’ai pas fini ! ! ! »
1er avril
« Il fait froid, il pleut et j’ai toujours aussi mal. Beaucoup craché. Je me sens fatigué. »
2 avril
«Ce matin j’ai brossé le chat, j’ai fait la poussière, j’ai cousu un bouton et repassé pyjama bleu. Je prépare une valise pour l’hôpital.(on ne sait jamais) Pas le moral. Je m’ennuie.
Appel de Chantal cet après midi. Quel bonheur. Merci. J’ai essayé de manger quelques cuillères de crème dessert ! Pas facile et après j’ai eu une nausée qui m’a fait vomir un peu. Très désagréable ! Merde de merde ! »
4 avril
« Après biberon de midi, il y avait du soleil et j’ai pris la voiture pour aller me promener au lac. J’ai fait cent mètres à pied mais je me sentais trop faible pour faire plus. Je me suis un peu endormi sur un banc et c’est la pluie qui m’a réveillé ! Fin de journée. J’ai mal à la tête et me sens fatigué. Pas la pêche. J’ai commencé à regarder un film à la télé et j’ai arrêté. Ca me fatiguait. Je me sens tout mou, sans énergie ni aucun tonus. »
6 avril
« levé dix heures. Il fait beau. Nuit correcte. Ce matin c’est OK. Je me suis pesé : 62 kilos. A midi, Flo vient me voir et mangera à la maison. Je suis content.
J’ai préparé mon dossier pour le toubib demain. Il va falloir trouver une solution. Je ne peux pas vivre comme ça ! Et puis j’ai mal et ça on ne s’y habitue pas. J’ai écrit à l’assurance. Je n’irais pas me faire enterrer dans le Sud !
Cet après midi j’ai joué à l’ordinateur avec mes bouquins et le CD Rom de Flo. J’ai eu 8/10 à la première leçon avec les félicitations de la gonzesse ! »
7 avril
« Vu le médecin. J’ai effectivement rétraction du voile du palais mais ce qui me fait souffrir c’est une infection à la base de la gorge. Il m’a donné des antibios et aussi des anti mycoses. Je risque encore d’être emmerdé avec ça. A la lecture de l’analyse de sang on voit que j’ai une infection. Trop de globules blancs. C’est ce qui me rend faible et somnolent. Je vais essayer de manger pour rattraper ça. Je vais encore en baver mon bébé. En rentrant, un coup de fil de toi. Je m’y attendais un peu mais ça m’a fait tellement plaisir. Aussi une petite carte au courrier ! C’est dingue une fille comme toi ! Quelle chance j’ai. »
8 avril
« Midi. Je viens de manger un yaourt. Il est arrivé à passer et je suis content. J’ai pris la voiture et suis allé chez Flo à 14h jusqu'à 16h30. J’ai fait la sieste sur une chaise longue du jardin avec elle et Cécilia. Manu bricolait. De toutes façons, il n’y avait que deux chaises longues... »
9 avril
« Réveil 8h. Redormi après biberon jusqu'à 10h. J’ai super bien dormi cette nuit. Par contre ce matin j’avais plein de sang dans mes crachats et j’ai le fond de la gorge en feu. Peut-être le soleil d’hier qui a fait cet effet sur mon infection ? Je n’aime pas. Si ça recommence, je téléphonerai au toubib.
Un peu de soleil. Pas trop envie de bouger mais il faut que je bouge. Alors je vais faire un tour aux puces. Ca m’a fait du bien de voir du mouvement et de marcher. Rien acheté.
Je viens de manger-cracher une crème dessert ! J’ai dû en avaler les trois quarts plus un quart de verre de lait et de thé sucré. Le coq au vin c’est pas encore pour demain ! Ce soir je prends qu’un biberon sur deux. Ca me soulagera l’estomac. Je sens que j’en ai besoin. »
10 avril
« A midi j’ai essayé de manger un yaourt avec un jaune d’œuf. J’ai réussi à en avaler les deux tiers seulement. Trop dur.
Tu viens de m’appeler. Je suis heureux de t’avoir entendue et heureux que tu ailles bien. Quand tu me téléphone ça me réchauffe le cœur. Le temps est long sans toi. J’en ai marre d’être malade.»
12 avril
« Pas d’appels aujourd’hui, à part Flo. Journée comme une autre. Sans joie. J’ai toujours aussi mal malgré les antibiotiques...ça ne me remonte pas le moral. J’ai même du mal à parler et à bien articuler. Si ça ne va pas mieux la semaine prochaine, je retourne voir le toubib et il faudra qu’il fasse quelque chose. Enfin j’espère ! »
13 avril
« ...En fait c’est le téléphone qui vient de me réveiller. D’abord l’assurance et puis Flo. Elle voulait venir me voir à 22 heures mais je n’ai pas voulu. J’avais très mal mais ça n’aurait rien changé. Personne ne peut rien pour moi.
Aujourd’hui c’est ton dernier jour de vacances. Je suis heureux de te retrouver. Voilà, ça va être la dernière page de mon livre de bord. Il ne devrait plus se passer grand chose aujourd’hui.
Je me suis relevé pour attendre d’avoir sommeil. Je ne peux pas m’endormir et je crache un peu sanguinolent. Je vais attendre que ça passe. J’ai envie d’arrêter tous ces médicaments. Je pense que c’est trop et que ça finit par m’irriter. »
Pendant les deux mois qui ont suivi sa mort, j’ai été incapable de répondre « oui » quand quelqu’un me demandait si ça allait. C’est une question que l’on pose comme ça, sans même écouter la réponse. Qui d’ailleurs est toujours la même « ouais et toi ? ». Moi je répondais NON, ça ne va pas. De ce fait, les gens se sentaient obligés de pousser l’interrogatoire.
Je demande pardon à tous ceux que j’ai mis mal à l’aise.
Alors que Chantal et moi n’étions pas extrêmement liées, nous nous sommes rapprochées. Nous nous appelions plusieurs fois par jour pour prendre des nouvelles l’une de l’autre. Aujourd’hui encore, nos appels sont presque quotidiens.
Je me suis également rapprochée de ma mère. D’abord parce que je n’ai plus qu’elle, puis parce qu’elle a été comme il fallait durant ces moments difficiles. Et enfin, c’est peut-être ce que l’on appelle un transfert d’affection. Déjà, à la naissance de Cécilia, nous nous étions rapprochées. C’était drôle. Alors que je l’aurais imaginée plutôt distante, elle s’est révélée être une grand-mère très attentive. Mon père, que j’imaginais gaga, avait été plus discret avec Cécilia. En fait, je crois qu’il était un peu jaloux. Je ne parlais et n’agissais plus que pour elle. Elle m’avait volé à lui. Il m’avait même dit un jour que j’étais esclave de ma fille. Oui, en effet, quand on a un bébé qui mange toutes les trois heures et qui ne sait rien faire, on est esclave. Je n’avais pas aimé cette réflexion. Nous avions sûrement dû nous fâcher un peu ce jour là.
Depuis sa mort, j’ai aussi compris beaucoup de choses. J’ai compris les gens qui laissent en l’état la chambre d’un défunt. C’est dur mais rassurant quand on peut le faire matériellement, de pouvoir aller se réfugier dans l’atmosphère de quelqu’un que l’on a perdu. On a l’impression d’être un peu avec lui. On regarde ses objets, la manière dont il les a disposés, on respire ses odeurs. Malheureusement, ce n’était pas possible dans mon cas. J’ai néanmoins fait une valise de souvenirs, que je peux aller ouvrir à la cave pour le retrouver un peu (des photos, ses casquettes, toutes ses lettres, ses médailles militaires, une cassette avec le son de la voix...).
J’ai compris aussi que dorénavant, j’aurai le courage de téléphoner à mes amis quand ils viennent de perdre un proche. Avant, je me sentais bête, ne sachant pas quoi dire. Alors j’évitais au maximum, de crainte de fondre en larmes avec l’autre au téléphone. Je laissais donc des messages maladroits sur les répondeurs. Aujourd’hui, je n’ai pas trouvé de formule miracle, mais je comprends la peine, je l’éprouve, je la vis. Je la vivrai un peu tous les jours de ma vie. Ca aide à trouver les mots.
Je comprends également mieux la formule employée « je fais ceci car il l’aurait voulu ainsi ». Je me disais que ces gens étaient maintenant libres de faire comme bon leur semblait, et qu’ils auraient eu tort de s’embarrasser avec ces pensées. Mais non, je sais maintenant qu’il est bénéfique d’agir selon les volontés du défunt. On a l’impression de le faire vivre encore. Chantal et moi avons fait une foule de petites choses en pensant qu’il l’aurait voulu. Cela va de la tenue adoptée pour l’enterrement, à la longueur de mes cheveux, au choix de la tombe en passant par des dons ou attentions à telle ou telle personne...
Il voulait absolument que je travaille chez EDF-GDF.
Peut-être qu’un jour je le ferai, s’ils veulent bien de moi.
Dans un autre registre, il est fou de constater le nombre de fois où l’on parle de la mort dans les conversations courantes : « Je suis morte (de fatigue, de peur, de rire, d’angoisse) », « il est crevé », « tu peux bien faire ça, tu ne vas pas en mourir... », « ça me tue de voir ça », etc... Au début, mon entourage faisait attention à ne pas trop accumuler les expressions douteuses. Puis les habitudes sont revenues. J’ai décidé de ne pas m’en préoccuper.
Enfin, je sais que personne ne pourra jamais m’empêcher d’être proche de ma mère comme je l’étais avec mon père, même si nos appels frisaient parfois le ridicule. C’est la troisième fois que nous nous parlons aujourd’hui ? Et alors ! Je ne veux rien regretter, vivre mes émotions comme elles viennent, ne rien réfréner. Je me moque des remarques. Je sais que la communication m’est vitale.
Ce qui est très difficile à vivre, c’est ce réflexe que j’ai encore sans arrêt avec le téléphone. Un événement important ou amusant ? Je vais le dire à Papa.
Non, pas possible.
Le téléphone sonne un peu tard ? C’est sûrement Papa. Et bien non.
Ca ne sera plus jamais lui.
Il est 10h30 ? Je vais appeler Papa pour le réveiller.
Non, il dort pour toujours.
La pensée est fugace, rapide, mais elle est là. Elle me rappelle l’absence. Elle me fait mal.
Quand je vais le voir au cimetière, je regarde la tombe et les lettres dorées me font pleurer. Michel COURT. 1929-2000.
C’est cru, brut, affreusement triste. Pour m’occuper, j’arrange un peu les fleurs. J’arrose même s’il vient de pleuvoir.
J’essaye de ne pas imaginer qu’il est en dessous. Il a fait tellement chaud ces jours-ci...
Cela fait deux mois maintenant.
Oui, il vaut mieux ne pas penser qu’il est en dessous.
Grâce à une amie dont le père travaille à l’hôpital, j’ai demandé à avoir le contenu du dossier. Je voulais savoir si on m’avait bien dit toute la vérité. Finalement, j’aurais presque aimé entendre qu’il n’avait aucune chance de s’en sortir. Je me serais dit qu’il valait mieux souffrir moins longtemps dans ce cas.
Mais rien de tout cela. Le dossier était clair. Le cancer avait été traité. Pas de mystère. Il aurait pu s’en sortir.
Néanmoins, les dernières données dataient de deux mois. La médecine n’est pas une science exacte. Peut-être les médecins n’avaient-ils pas tout vu ? Il avait remaigri récemment. Ce n’était pas normal. Peut-être la maladie avait-elle repris le dessus ? Et pourquoi vomissait-il si souvent ? Le système digestif n’était-il pas touché ? Y avait-il réellement un espoir de le guérir ? A quel moment rentre-t-on dans l’acharnement thérapeutique ?
Je n’en saurai pas plus.
Je me dis aussi qu’il aurait pu avoir un accident de voiture, lié à l’alcool ou à autre chose, un malaise, un manque de réflexe. Il était toujours si sûr de lui, il roulait si vite... Il aurait pu blesser ou tuer quelqu’un. Cela aurait été encore plus terrible.
Combien de fois avais-je été folle d’inquiétude de ne pas le trouver à la maison ? Je laissais dix messages sur le répondeur, j’appelais toutes les cinq minutes jusqu'à une heure du matin, pour l’entendre me dire qu’il était tout simplement descendu à la cave. Oui, je me faisais du soucis pour lui autant que lui pour moi. Je le savais excessif et déraisonnable. Mais sa bonne étoile l’avait préservé jusque là.
Bien avant tout cela, sa grand-mère, puis sa mère, ont perdu la tête à la fin de leur vie. Elles sont mortes à quatre vingt quinze ans sans reconnaître leurs enfants et petits enfants. Les signes avant coureurs ont eu lieu un grand nombre d’années auparavant. Depuis que j’ai réalisé ceci, j’avais peur que mon père adoré soit un jour dans le même état. Il avait déjà parfois des troubles de la mémoire qui pouvaient laisser penser que...
Je n’aurais pas supporté de le voir vieillir, finir comme ça, tout rabougri dans une maison de retraite, me disant que sa fille unique ne venait pas le voir. Lui non plus ne voulait pas vieillir. D’ailleurs, il avait choisit PAPOU comme nom de grand-père. Papy ou un autre ne lui aurait certainement pas convenu ! Chantal et moi nous amusions à lui faire croire que Cécilia l’appellerait Pépère, plus tard...Sa mine consternée nous faisait beaucoup rire. J’aurais aimé qu’il la voit grandir.
Finalement je n’ai presque que des bons souvenirs avec lui.
Je suis devenue hyper sensible, au cinéma par exemple, sur tout ce qui touche la mort de près ou de loin. J’ai immédiatement les larmes aux yeux. Je me recroqueville sur mon siège en essayant de ne pas y penser. C’est un véritable traumatisme. Et au cinéma, il y en a, des morts !... Un film anodin prend une dimension terrible. Récemment, « mon père ce héros », que j’avais pourtant déjà vu, m’a arraché de vraies grosses larmes. Je nous ai revus, tous les deux, en vacances, lui, débordant d’amour pour moi, me couvant du regard, et moi, ne pensant qu’à mon plaisir personnel. Comme dans le film, nous formions un vrai binôme.
J’ai aussi un grand besoin d’être rassurée, sur moi, sur l’amour des autres, sur mes actes, mes décisions. Mon père faisait tout à la fois. Mon mari n’étant pas démonstratif, certains jours sont plus durs que d’autres. Heureusement, il y a les amis et ma mère. Le jour de mes vingt huit ans, le matin, j’ai demandé à Manuel s’il m’aimait. Je connaissais la réponse mais j’avais besoin de l’entendre. Les femmes sont comme ça... Impossible de lui faire dire. Il déteste que je lui demande et se braque comme une mule. Il ne comprenait pas que j’en avais réellement besoin. Le soir venu, ne voyant toujours rien venir, j’ai réitéré ma demande. Toujours rien. Pas sur commande.
J’ai senti la boule gonfler dans ma gorge. Elle a finalement explosé en une rivière de larmes et d’énormes sanglots. « C’est la première fois ....que.... personne ne.... me dit qu’il ...m’aime le jour de mon.... anniversaire ! ! ! BOUH » ai-je finalement réussi à dire entre deux hoquets.
Ma cicatrice est encore fraîche. Il ne faut pas l’oublier. Je ressentais un tel vide...
Aujourd’hui lorsque je repense à tout ça, ce qui me fait le plus réagir, qui me submerge jusqu’au malaise, c’est quand je me souviens de l’annonce de sa mort par Chantal. J’ai lu une expression dans un livre qui résume bien ce sentiment : une véritable nausée de l’âme !
Je ne voulais pas le croire, le monde s’écroulait autour de moi. Je me souviens lui avoir demandé si elle en était bien sûre. Peut-être était-il dans le coma ? Bien sûr que non, mais j’ai voulu le croire l’espace d’un instant.
Finalement ça aurait été encore pire.
Je pense que vingt sept ans, c’est bien jeune pour perdre son papa. Mais y-a-t-il un bon âge ? Même à soixante ans, on doit s’écrouler. Il n’y a pas d’âge pour aimer. C’est une partie de soi, de sa mémoire, de son enfance qui part. Après tout, moi, j’étais mariée, casée, équilibrée, sortie d’affaire. J’aurais pu avoir dix sept ans. Je me serais retrouvée encore plus seule au monde...je serai partie vivre avec ma mère, à Berlin puis peut-être en Bretagne.
Il avait vécu sa vie, presque entière. Il lui manquait une décennie, deux au maximum. En 2010, alors, peut-être, j’accepterai sa mort. Ce n’est pas comme lorsqu’un enfant ou quelqu’un de très jeune disparaît; dans ce cas on doit ressentir un énorme sentiment d’injustice.
Mi-juillet, j’ai rêvé de lui à nouveau, après une longue interruption. Je l’accompagnais pour prendre le métro. Mais il était malade et devait s’allonger sous une couverture grise, même le visage. Il me disait au revoir avec la main et les portes se refermaient sur lui. Je le laissais partir, seul, entouré d’inconnus. En me réveillant, j’ai ressenti un malaise. Pauvre papa, il était malade.
La réalité m’a vite rattrapée. Il était bien pire que ça.
J’ai mis la matinée à m’en remettre.
J’ai également rêvé qu’au bout de trois mois, il revenait, nu comme un ver et me disait qu’il n’avait plus rien, que j’avais tout vendu. Je lui répondais par l’inventaire de ce qu’il restait, très gênée.
Un autre jour, il me parlait. « Tu me vois ? », me disait-il. Non, je ne voyais rien, absolument rien.
Enfin, je l’ai vu à l’hôpital, ressuscité. Il partait et revenait.
En tous cas, dans tous mes rêves, il était bel et bien malade. C’est un fait que j’ai bien intégré, incontestablement.
Récemment, j’ai découvert quelque chose qui m’a surprise et amusée : il avait dit à l’un de ses meilleurs amis, avec qui je suis restée en contact, que j’étais sa conscience, son ange gardien. Parfois, il se sentait même gêné de m’avouer ses frasques. Il lui arrivait d’avoir peur de me dire ce qu’il faisait. Qui l’eut cru ?
J’ai fait une chose curieuse le mois dernier. J’ai eu envie de rencontrer Elisabeth, sa première épouse. Elle a tout de même vécu quatorze ans avec lui ! ! ! Elle représentait une tranche de sa vie et j’ai ressenti le besoin de parler avec des gens qui aimaient ou avaient aimé mon père. Je n’ai eu aucun mal à la retrouver, elle habitait toujours au même endroit. C’était l’appartement que mon père avait choisi en rentrant du Maroc. Elle a été très surprise de ma démarche et de sa disparition. Elle avait seize ans de plus que lui et étant en pleine forme, elle n’imaginait pas qu’il puisse ne pas l’être également. Elle n’avait eu aucune nouvelle depuis plus de vingt cinq ans.
Nous avons convenu d’une date, et, le jour J, le cœur battant et un gros bouquet à la main, je suis rentrée dans la cour de l’immeuble. J’ai senti ma gorge se serrer. Encore une fois, je marchais dans les pas de mon père. Il était venu là, quarante ans plus tôt, avait aimé, dormi, mangé, rêvé. J’ai retenu mes sanglots. Ne tombons pas dans le mélo ! J’avais une curieuse impression, une sorte de suspense comme si j’allais découvrir quelque chose de très important. Et cette dame avait été si dynamique, si gentille au téléphone, que j’avais l’impression de rencontrer ma grand-mère pour la première fois. Pourtant, rien ne nous liait à part un amour commun.
Nous nous sommes chaleureusement embrassées et avons passé une excellente soirée. La conversation a beaucoup tourné autour de papa mais nous avons également abordé de nombreux autres sujets. Elle ne conservait aucun mauvais sentiment envers lui, aucune amertume visible. Une chouette femme. J’aimerais bien être comme elle à son âge. Je ne peux pas dire qu’il est dommage qu’il ne soit pas resté avec elle, sinon je ne serais pas là pour raconter, mais je pense qu’il aurait pu garder contact.
Nous aussi avons promis de nous revoir.
Quand je le sermonnais sur sa consommation d’alcool, il répondait toujours : « il faut bien mourir de quelque chose ».
C’est chose faite.
C’était son petit plaisir. Il buvait souvent, régulièrement, une petite gorgée par ci, une autre par là. Il ouvrait discrètement, croyait-il, la porte de son mini bar, situé juste en dessous du magnétoscope, et portait le goulot de la bouteille de Whisky à sa bouche, comme on peut prendre un carré de chocolat en passant devant le réfrigérateur. Il aimait la saveur, l’odeur, la sensation que cette gorgée lui procurait en descendant lentement dans l’estomac. Lorsque, habitant encore avec lui, je m’en rendais compte, j’arrivais en courant pour le surprendre. Il faisait alors semblant de s’occuper du magnétoscope. Je le regardais droit dans les yeux, le forçant à ouvrir la bouche pour sentir son haleine. Il obtempérait, mais au lieu de souffler, il aspirait l’air avec un regard malicieux et le sourire aux lèvres. Je sentais quand même, bien entendu, alors je lui disais ce que j’en pensais. Il riait... une gorgée ce n’est pas grave. C’est vrai, et il n’était jamais saoul, jamais violent, c’est toujours ça...
Pourtant, jour après jour, le crabe a préparé son nid sur ce terrain fertile.
Je hais l’alcool et la cigarette. Je sais que son cancer y était étroitement lié. Je n’étais déjà pas consommatrice, mais quand je vois tous ces gens qui passent leur journée la clope au bec ou dans les bistrots, j’ai pitié. Ensuite, je me dis : « c’est ça, crevez tous, bande de cons, on vous l’a assez répété que c’était du poison. Souffrez comme il a souffert et des milliers d’autres avant lui. Vous verrez... »
Après toutes ces pensées sinistres, seule une me rassure. C’est que nous n’avions rien de spécial ou de caché à nous dire. Nous nous parlions tellement qu’il n’y avait ni secret ni rancoeur.
Si aujourd’hui, j’avais la possibilité de lui parler pendant une heure, comme dans mon rêve, à part lui raconter des événements liés à sa mort, je crois que je n’aurais que des questions ridicules. Après les « je t’aime » réglementaires, je lui demanderais les choses suivantes :
- où as-tu caché les bouchons des robinets d’arrivée d’eau, nécessaires à l’état des lieux ?
- Pourquoi as-tu raconté que tu étais allé en Indochine ? et même à moi ? Pourquoi n’étais-je pas dans la confidence ?
- A qui dois-je m’adresser pour vendre telle ou telle chose ?
- Pourquoi achetais-tu d’énormes paquets de lessive et d’adoucissant de dix kilos alors que les compacts sont si pratiques ?
- Pourquoi ta batterie auto était-elle plus petite que celle qui était préconisée dans la notice ? ta mentalité du toujours plus m’aurait laissé penser le contraire.
- Depuis quand exactement avais-tu mal à la gorge ? Six mois, un an ? Cela n’était-il pas plus ancien que ce que tu avais bien voulu nous dire ?
- D’où viennent les morceaux de bois de la cave et les gravures anciennes ? Valent-elles quelque chose où puis-je les laisser partir avec le reste ? (de toutes façons c’est fait !)
- Pourquoi n’étais-tu jamais allé aux USA, toi qui aimais tant les westerns et les Américains ? Tu ne savais pas parler anglais. C’était ta raison officielle. Pourtant tu étais allé en Chine...
- Pourquoi avais-tu tout fixé sur tes murs avec des kilos de colle ultra forte plutôt que d’utiliser de simples clous ? J’ai arraché la moitié de l’enduit en les enlevant. C’est malin !
- Où est le troisième magnétoscope dont tu parles dans ton « book » ? Nous ne l’avons pas trouvé sauf la télécommande. L’avais-tu prêté ? Mis en réparation ? Où ? Comment dois-je brancher le mien ?
.....
Voilà. Cela peut laisser rêveur des gens qui ne se sont pas tout dit.
Au moins, moi, j’ai la conscience tranquille. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:00 |
| Chap 14 - Mes souvenirs avec lui |
Ayant toujours vécu avec lui, mes souvenirs sont partout.
Il y eu tout d’abord des souvenirs d’enfance, puis d’adolescence et enfin d’adulte. En voici quelques-uns qui me plaisent bien.
Dans mon esprit et avant le divorce, mes parents avaient chacun un rôle bien déterminé. Ma mère m’achetait des vêtements, venait me chercher à l’école, me préparait à manger, s’occupait de ma santé et savait sur le bout des doigts tous les noms et prénoms de mes copines de classe, jusqu'à ma maîtrise ! Mon père m’accompagnait à l’école (nous nous amusions à battre des records de vitesse), ne se rappelait jamais des noms de mes amis, m’expliquait les phénomènes scientifiques, m’emmenait au zoo, au cinéma, au manège, conduisait, m’achetait des jouets et me racontait des histoires drôles. Quand l’un ou l’autre débordait de son rôle, ce qu’il faisait prenait à mes yeux un caractère sacré. Ma mère m’a accompagnée une seule fois au cinéma : Bambi. Je n’oublierai jamais ce jour. Mon père m’a acheté une fois une robe, en velours bleu marine avec un galon rouge. Elle était devenue fantastique, géniale. J’ai eu beaucoup de mal à m’en séparer. Il fallait vraiment qu’elle soit devenue trop petite. S’il me cuisinait quelque chose, c’était forcément bon, alors que je pouvais critiquer la cuisine de ma mère, qui était bien meilleure. Cela m’amuse encore, je ne sais pas si les autres enfants ont ressenti ce genre de chose.
Il avait inventé un personnage fictif pour me faire peur lorsque je ne voulais pas manger. L’affreux s’appelait « l’ogre BUBU ». Il était toujours accompagné des tigres « MEUH MEUH » pour venir chercher les enfants qui n’étaient pas sages. Afin de rendre le personnage crédible, il avait enregistré des bruits terribles, des grognements, des hurlements provenant sans doute d’un film d’horreur, sur un magnétophone qu’il mettait en marche en cachette, sans oublier un spot rouge caché derrière les rideaux. J’étais terrorisée. Mais où vont-ils chercher des idées pareilles ?
Lorsque BUBU était en vacances, MONSIEUR NOIR le remplaçait. Un certain nombre de plongeurs et hommes grenouille ont dû se demander pourquoi une petite fille de quatre ans s’échappait en courant devant eux !
Plus tard, en vacances, alors que nous devions traverser un petit bois à la nuit tombée pour rentrer au bungalow, il m’avait devancé et, juste après un virage, il s’était caché derrière un arbre afin de me faire peur, pour rire.
A mon arrivée, il était sorti comme un diable de sa cachette en criant « ouh ouh ouh », les bras en l’air. J’ai beaucoup ri et lui aussi car ce n’était pas moi, mais de simples promeneurs qui me devançaient et qui ont eu très très peur !
Pendant les vacances, il m’inventait toujours des tas de choses. Pour mes cinq ans, il m’avait confectionné une ceinture toute en coquillages dans lesquels il avait fait des trous afin de passer une fine cordelette. Je n’avais pas de maillot, mais je me sentais habillée comme une princesse !
Comme tous les enfants, j’avais beaucoup de vacances. C’est pourquoi, en été, pendant quelques années, mes parents n’ont pas eu d’autre solution que de m’envoyer en « Home d’enfants », sorte de colonie de vacances améliorée durant quelques semaines. Cette année là, je devais avoir six ans et demi, j’étais à la montagne, tout près d’Annecy. Au bout de deux semaines, mon papa adoré a organisé une réunion (pas fictive mais certainement assez superflue) dans la région, et le voyage qui allait avec, pour venir me voir ! Il avait loué une voiture orange que je trouvais fort laide. Le matin de son arrivée, j’étais fébrile et folle de joie. J’ai mis ma plus belle robe dos nu, à fleurs bleues, et des petites sandalettes assorties. Je n’avais même pas regardé dehors. Il pleuvait à torrents ! J’ai donc enfilé par dessus un grand imperméable mastic et marron. Je m’en souviens très bien car j’ai beaucoup de photos de ce jour là... Lorsque mon père m’a vue avec mes petites sandalettes ouvertes, il m’a demandé de me changer. J’ai juste changé de chaussures ! J’ai chaussé mes pataugas de montagne. Mes petites jambes grêles et nues sortaient de mon imperméable et se plantaient maladroitement dans ces grosses chaussures de marche. Quelle allure ! Il a ri mais j’étais quand même la plus jolie. Il m’a emmenée à Annecy et, toujours sous une pluie battante, nous avons commencé à chercher un restaurant qui fasse du poulet-frites. C’était mon désir le plus cher ! Ne voulant pas aller dans un restaurant bas de gamme, il était impossible de trouver mon bonheur. Le poulet était toujours savamment cuisiné, et les frites inexistantes. L’estomac vide, j’ai enfin fait une concession : j’acceptais l’entrecôte et les pâtes fraîches.
Trempée mais confortablement installée dans une salle feutrée à la moquette épaisse (qui n’avait encore jamais été piétinée par des pataugas dégoulinants), j’ai dégusté mon repas avec délectation. Mon père a commandé une excellente bouteille de Nuits Saint Georges, de je ne sais plus quelle année. J’ai goûté, j’ai aimé, j’ai adoré. J’en ai bu un demi verre en me léchant les babines. Il paraît qu’ensuite, je riais beaucoup... En sortant, il m’a acheté un énorme sac de bonbons que j’ai choisis un par un. Nous nous sommes promenés main dans la main autour du lac. La pluie s’était enfin arrêtée. Puis, le soir venu, il m’a ramenée. La séparation fût déchirante. Il fallait encore attendre presque deux semaines avant de rentrer. J’ai beaucoup pleuré dans mon lit. Heureusement, j’avais un trésor en souvenir de cette journée : mon sac à dos rempli de bonbons, souvenirs de mon papa, qui m’attendait dans le vestiaire. Le lendemain après-midi, au moment d’en manger un ou deux, j’ai découvert avec effroi que le sac était vide ! J’ai couru en pleurant chercher une monitrice, espérant qu’elle allait trouver le coupable avant qu’il ne soit trop tard, et qu’ils soient tous engloutis. Elle m’a calmement expliqué que c’était elle qui les avait donnés à tous les autres enfants, afin de m’apprendre le partage. Quelle horreur ! Elle ne m’en avait même pas laissé un seul. Ce n’était pas du partage, c’était du sacrifice. A six ans, on n’est pas préparé à ça, surtout une fille unique. Cette aventure m’a simplement appris à me méfier de tout le monde et à bien cacher mes trésors. Quelle belle leçon !
Quelques jours après être rentrée chez moi, ma mère m’a demandé ce qui me ferait plaisir pour mes sept ans. Devinez ce que j’ai répondu ?
Une bouteille de Nuits Saint Georges ! ! !
Je ne l’ai pas eue, bien entendu, et le goût du vin m’est passé aussi vite qu’il m’est venu. Même aujourd’hui, j’en fais volontiers abstraction.
Lorsque il m’accompagnait au zoo le dimanche matin, nous traînions toujours un peu de trop. Ma mère était pointilleuse sur les horaires, et elle avait raison. Alors, vers midi et demi, nous courrions vers la voiture, ma petite main dans la sienne, en disant « il va y avoir de la soupe à la grimace... ». A l’arrivée, c’était le cas. Nous nous lancions un regard complice, promettant de ne pas recommencer.
Le week-end suivant, c’était le même scénario.
Un jour, en sortant d’un cinéma avenue de la Grande Armée, nous nous étions retrouvés au beau milieu d’une manifestation, juste dans l’espace vide entre les CRS et les « méchants ». Le cinéma a fermé sa grille en nous priant de nous débrouiller. Il m’a alors prise dans ses bras, m’a plaqué un mouchoir sur les yeux pour me protéger des gaz lacrymogènes, et a couru de toutes ses forces. Il est rentré dans une pharmacie ouverte en demandant si la rue je-ne-sais-plus-quoi était accessible. Le pharmacien lui a dit que les manifestants étaient passés par là et que la voiture avait sûrement été brûlée. Que d’angoisse durant le chemin...
Plusieurs véhicules fumaient encore, mais la R16 était intacte !
Je ne m’en souviens plus très bien mais il me l’a tant raconté que j’ai l’impression de m’en souvenir.
J’aimais bien dormir avec l’un ou l’autre de mes parents. Ma mère en était ravie. Le vendredi soir, je faisais souvent la comédie et je gagnais presque à tous les coups. Quand je dormais avec lui, nous riions comme des gamins puis il me prenait dans ses grands bras et me berçait en chantant « gnougnou gnougnère gnougnou gnougnère » tout doucement au creux de mon oreille. J’adorais ça. Plus tard il ne voulait plus dormir avec moi. Il paraît que j’avais des seins et des fesses partout et qu’il ne savait pas où mettre ses mains. Mais il lui arrivait de se glisser dans mon lit, à ma demande, quand nous vivions tous les deux, et de me faire le coup du « gnougnou gnougnère ».
Pour le réveil, il m’enlaçait aussi mais se mettait à vibrer et à me secouer toute entière en répétant sur un ton mécanique et saccadé « allez debout, allez debout, allez debout... » jusqu'à ce que je me lève excédée. Je n’aime pas me lever.
Un jour, je ne sais plus à quel âge mais j’étais certainement très jeune, j’avais entendu mes parents faire l’amour. Le matin, malicieuse, je leur avais dit que j’avais entendu des « bruits de plaisir ». Ils sont devenus tout rouges et ont affirmé qu’ils avaient retourné le matelas. Face été, face hiver. Depuis, c’était devenu un jeu entre nous trois. Il y avait la face automne et la face printemps aussi ! Personne n’était dupe mais l’honneur était sauf.
Mon père, vous l’aurez compris, était un excessif. Il fallait toujours plus. Plus vite, plus souvent, plus gros... Pour la nourriture, c’était pareil, en partant néanmoins d’un bon sentiment. Lors d’un déjeuner en famille, il s’était mis dans l’idée de donner à ma mère un morceau de son pâté, en plus du sien, pour lui faire plaisir. Elle n’en voulait pas et le lui avait bien signifié. Il a insisté, insisté et re-insisté ! A la fin, il lui a mis son morceau d’office dans son assiette. Furieuse et très énervée, elle lui a lancé le pâté à la figure. Il a rebondi sur la vitre derrière moi et s’est écrasé sur le radiateur. J’ai ri aux éclats de voir leur tête à tous les trois : lui tout étonné de cet accès de colère, ma mère rouge de rage et le pâté tout aplati.
Je ne sais plus comment l’histoire s’est achevée. Un autre jour, mon père me servait de la crème au chocolat. La coupe était pleine, j’en avais assez et le lui avais déjà dit plusieurs fois. Il continuait à verser. J’ai mis mes mains au dessus de mon bol, pour faire barrière. Et ce grand gamin m’a versé le reste sur les doigts ! J’ai moins ri et lui ai dit qu’il était fou.
Quand je vivais avec lui, il me faisait confiance et me laissait très libre. J’avais de toutes façons l’habitude de toujours dire ce que je faisais. Il lui arrivait de partir en voyage d’affaires en province. J’étais alors seule deux ou trois jours.
Nous avions un voisin d’une trentaine d’années, très séduisant, qui avait une moto. Il m’avait promis de m’emmener en faire un jour, avec l’accord préalable de mon père qui le connaissait bien. Je ne comptais pas trop sur sa promesse. J’avais environ quinze ans. Ce matin-là, je n’avais pas cours et faisais la grasse matinée. A dix heures, le téléphone a sonné. C’était mon beau voisin qui me proposait une virée en moto. Rendez-vous en bas dans un quart d’heure. Je me suis préparée à toute vitesse, ne voulant pas avouer que j’étais encore au lit, oubliant pour une fois totalement de prévenir mon père ou ma mère.
Mon casque était trop grand et n’avait pas de visière, alors je me cachais derrière son dos, lançant un regard furtif au compteur de temps en temps. Nous étions bien au dessus de la vitesse autorisée. C’était la première fois que je faisais de la moto. C’était grisant. Nous avons bu un chocolat chaud dans un bistro routier puis nous sommes rentrés, plus de deux heures après.
Quelle surprise de voir ma mère affolée devant chez papa, accompagnée par un car entier de policiers !
Elle m’avait téléphoné vers 11h. Je ne répondais pas, donc comme théoriquement je ne pouvais pas être sortie sans prévenir, j’étais sûrement morte ou agonisante. Elle avait quitté son travail à la seconde pour venir voir ce qui se passait, sachant que mon père n’était pas à Paris. Personne n’avait les clés. Elle a donc appelé la Police. « Votre fille est certainement sortie faire un tour avec un copain, madame », lui avait-on répondu. Cette réponse n’était pas concevable. Elle me connaissait bien, j’étais incapable de partir sans prévenir, il m’était forcément arrivé quelque chose. Il fallait défoncer la porte. C’est à ce moment que je suis rentrée.
Après la frayeur de sa vie, bien sûr elle a été folle de joie de me retrouver, mais quand j’ai répondu au policier que j’étais sortie faire un tour en moto avec un voisin, elle a eu la honte de sa vie ! Elle a même dû retourner au commissariat avec eux pour retirer sa déposition, et ainsi, faire stopper les recherches.
Ce n’est pas un souvenir avec papa, mais chez lui, c’est pareil.
Nous avons eu une grosse crise, la seule, bien que depuis notre vie commune, il m’a dit tous les mois pendant dix ans que je commençais à devenir pénible ! C’est au moment où j’ai rencontré mon futur mari. J’avais dix-huit ans, lui trente. Il est bien évident qu’un papa attentif ne pouvait rester indifférent à cette situation, surtout lorsque Manuel, que je connaissais depuis trois semaines, m’a invitée à venir passer le réveillon 1990-1991 sur un voilier dont il serait le skipper dans les caraïbes, avec ses meilleurs amis. Moi, insouciante et amoureuse, je ne pouvais pas imaginer de ne pas y aller (initialement, ce voyage n’était pas prévu pour moi, mais puisque c’est moi qui étais dans la place, pourquoi pas...). Mon père, lui, voyait les requins, le naufrage, la traite des blanches, la drogue et le viol collectif suivi de l’enlèvement et des tortures !
Je lui ai proposé de déjeuner avec mon prétendant, afin qu’il se rende compte de son sérieux et de ses connaissances maritimes. Il a d’abord refusé. Là, après de multiples discussions aussi stériles les unes que les autres, il m’a écrit une longue lettre dont voici le principal:
« Petit bébé,
Je t’écris. C’est plus facile de se dire les choses comme ça.
Tu viens d’avoir dix-huit ans, c’est vrai, et tu te prends pour une vraie femme. Mais ma pauvre bibiche, tu n’es encore qu’une gamine et tu as bien besoin d’être protégée et surveillée. Ne te plains pas d’avoir encore quelqu’un pour le faire ! Je pense pourtant te laisser assez de libertés bien que souvent je le regrette. Je le regrette quand je te vois te gaspiller en ayant une conduite légère, quand je te vois t’envoyer en l’air avec un type que tu connais à peine et quand tu donnes malgré tout une mauvaise image de toi. Même si d’autres le font, même si d’autres boivent ou se droguent ce n’est pas une raison. Dans la vie, il faut toujours savoir choisir ses amis. Je pense que pour l’instant, tu fais un peu du gâchis. En ce qui concerne ce problème de voyage aux Antilles remettons les pendules à l’heure. Ton entêtement à croire que je changerai d’avis prouve que tu n’as pas beaucoup de bon sens. Je vais donc te dire les raisons pour lesquelles je ne suis pas d’accord. D’abord, je ne comprends pas pourquoi toi qui as déjà pas mal voyagé tu es éberluée par ce voyage. Ce n’est quand même pas le premier de ta vie ! Ensuite, tu ne vas pas me dire que tu es amoureuse de ce type. Pas plus d’ailleurs qu’il ne doit l’être de toi. Un mois c’est un peu court pour les grands sentiments et tu me l’as avoué toi même. La vérité, c’est qu’en se retrouvant seul pour ce voyage, il s’offre une minette pour ses petits plaisirs. Jusque là il a raison mais l’emmerdant c’est que la minette c’est toi. Comme tu es vénale et sans amour propre, ça aurait pu marcher. C’est donc pourquoi, parce que je t’aime et parce que je tiens à toi, il faut que je m’interpose. Tout d’abord parce que tu ne connais pas ce type sauf ce qu’il t’a raconté de lui. Ensuite parce que tu ne sais même pas si tu es capable de supporter la mer. Une heure ça va mais huit jours c’est beaucoup. Ensuite tu ignores tout des gens avec qui tu devrais cohabiter sur un bateau. La promiscuité quand on ne s’entend pas peut devenir un enfer. Tu ne sais pas non plus quelles sont leurs capacités maritimes et les dangers que vous pouvez risquer de ce fait. Enfin tu n’as pas d’argent et tu n’as pas de raison non plus de te faire entretenir sans donner de contreparties. Et ces contreparties, on peut très bien les exiger de toi. Or ma petite, je ne veux pas te voir agir comme une putain. Je suis assez navré de te savoir déjà cette mentalité. Avec toi il n’y a pas de limites et si un type te promet un jour monts et merveilles tu es bien capable d’arrêter tes études pour le suivre. Alors tant que je suis là pour t’en empêcher, je le ferai. Bientôt la vie ne sera pas facile pour les gens sans diplôme et je ne voudrais pas que tu gâches bêtement tes chances d’avenir. Dis toi bien que même si ta mère et tes copains ne comprennent pas, j’ai de mon côté posé la question à beaucoup. Pas un ne laisserait partir sa fille dans de telles conditions.
Pour tes vacances de Noël, tu ferais mieux d’essayer de gagner un peu d’argent. D’autres qui ne se droguent pas et ne se soûlent pas le font ! Ca t’apprendrait un peu la valeur de l’argent et cette fois tu pourrais dire que c’est TON argent ! Crois moi, tu en tireras plus de satisfactions que de te vendre pour quelques jours de vacances. Si encore ce sont des vacances !
Je te bise.
Michel »
J’ai retrouvé cette lettre dans mes affaires. Je l’avais annotée au stylo rouge de « n’importe quoi !», de « t’as raison » et de « oh que non ! ».
Ma réponse était encore plus assassine.
« Co-géniteur,
Puisque nous ne sommes pas capables de nous exprimer avec des mots en face à face, j’utilise aussi la solution de facilité. Cela m’évite aussi de supporter ton regard de père satisfait de son autorité et de sa méchanceté. Ca te fait chier que j’ai un mec, que je sois bien avec lui et que je fasse l’amour avec lui, certes, mais ne le montre pas autant. Le complexe d’Oedipe, c’est toi qui l’a attrapé, bien que cela touche normalement les deux à quatre ans. Non papa ! Nous vivons ensemble mais nous ne sommes pas mariés et tu n’as pas le droit de choisir mes amis pour moi. Je pense, et je suis même sûre, qu’en matière d’amitié, tu aurais zéro sur vingt. Il n’y a qu’à voir où tu en es avec ton entourage ! Et tu te permets après ça de parler de l’amitié ? Alors que tu n’as jamais fait un effort envers autrui ? Que tu méprises tout ce qui n’a pas des fesses potables à tripoter ? Ce n’est pas parce que j’ai dix huit ans que je suis incapable d’avoir des sentiments, une sensibilité et un caractère qui (heureusement) est différent du tien.
Bien sûr, depuis ces dernières années, je t’ai prouvé que j’étais une conne, qu’on ne pouvait pas avoir confiance en moi et que j’étais une fille à problèmes ! Alors c’est tout à fait normal que tu refuses de me comprendre et de faire le moindre effort pour me faire comprendre pourquoi tu es si con et buté. Ah ! tu peux parler de Papy et des Bretons, ils sont encore moins bornés que toi. Mais ceci est une autre histoire...
En fait je sais ce qui me perd. C’est que je suis trop franche. Je n’aurais pas dû te dire la vérité à propos de Manuel. Je t’aurais dit que je partais aux Antilles avec ma mère et le tour était joué ! Comme auraient fait 90% des jeunes de mon âge. Mais voilà, je te dis ce que je fais et tu as une mauvaise image de moi quand tu entends les pères pâmés devant leur progéniture qui officiellement ne sort jamais. Mais ne t’inquiète pas ! J’ai compris ! La franchise ne paît pas ? OK ! On va ruser, mentir et après tout ça ne sera pas plus mal. Tu ne t’en rendras même pas compte, comme tous ces imbéciles de parents innocents qui se font foutre de leur gueule. Parce que moi, je vois les jeunes et je peux te dire que ça ne correspond pas du tout à la description d’eux que font leurs parents. Apparemment, la naïveté ne se trouve pas seulement chez les jeunes ! Bon ça je l’ai compris. A présent je vais devenir comme tout le monde : te mentir pour servir mes intérêts ! Et quand tu n’auras pas confiance en moi, ce sera au moins pour une bonne raison. Seulement voilà, pour Manuel, c’est raté. J’aurais dû te mentir dès le début. Que tu ne veuilles pas que j’ailles en vacances c’est une chose mais 1) Ne me donne pas des raisons pseudo altruistes en t’inquiétant des relations qui pourraient régner sur le bateau entre moi et les gens. Je suis assez sociable pour te supporter alors ce n’est pas ça qui me fait peur ! 2) C’est vraiment lâche et immonde de ne pas laisser une chance à Manuel de t’expliquer pourquoi il veut m’emmener. Tu ne joues pas le jeu. Quand tu rentres dans un magasin et que tu sais que tu n’achèteras pas, ce n’est pas une raison pour insulter le vendeur. Je te croyais plus civilisé, bien que certaines fois tu m’étonnes. Je peux te dire que le fait de refuser l’invitation de Manuel est d’une incorrection folle, et que tu me fais honte. Ah ! Tu peux te pavaner avec tes costumes, si on gratte un peu, tu ne vaux pas mieux que le français moyen Bac moins six. Quand X téléphone, je ne lui raccroche pas au nez. Je ne comprends pas que tu puisses être aussi mal élevé.
Je crois que je n’ai plus rien à te dire !
Merci encore... »
Les deux lettres sont très longues. Elles sont lisibles en intégralité dans ma fameuse valise à souvenirs !
Nous étions dans une impasse bien sombre. Nous nous sommes dit beaucoup de choses que nous ne pensions pas.
Finalement, il a accepté l’idée du déjeuner. C’était une première rencontre totalement surréaliste, et un exercice nouveau et difficile pour les deux protagonistes. Il a laissé Manuel payer, il y avait peut-être une ouverture... Folle de joie, j’ai attendu le verdict. Alors, alors ?
« Il est charmant mais tu n’iras pas ».
J’ai usé de tous les arguments possibles. Rien à faire. J’ai menacé de faire une fugue, sans penser une seconde que je pourrais en arriver là. Papa y a presque cru. Un matin où je commençais mes cours très tôt, je ne l’ai pas réveillé en partant et j’ai noté sur le tableau blanc de la cuisine, en rouge et en travers : ADIEU.
J’ai passé ma journée sans y penser plus que ça, simplement contrariée par cette opportunité de voyage qui s’offrait à moi et que je ne pouvais saisir.
En sortant vers dix sept heures, il était là, devant la porte de l’I.U.T., la mine défaite dans sa voiture.
Il avait eu très peur et avait passé la journée là, à attendre que je sorte, n’osant pas s’absenter une minute de peur de me rater avant ma fugue. Le pauvre ! ! !
Je me suis précipitée vers lui pour l’embrasser puis j’ai eu un mouvement de recul. Non, j’étais très fâchée, après tout.
Il m’a lancé - « Tu iras. Mais pas d’effusion OK ? ». OK, je l’ai, selon son désir, à peine embrassé mais mon cœur bondissait de joie dans ma poitrine. Une semaine plus tard je suis partie aux Antilles et j’ai finalement épousé le Skipper. Cela valait bien une petite crise...
Manuel a toujours compris les réticences de mon père concernant ce voyage. Lui même se demande comment il réagirait si Cécilia voulait partir à dix-huit ans faire une croisière avec des inconnus. A priori, ce serait catégoriquement non.
Quand il partait en voyage avec Chantal, il nous ramenait toujours des tas d’objets exotiques, des cadeaux, des photos et des films. Tous ces objets ont eu leur place chez nous, ils l’ont plus que jamais aujourd’hui. Chacun a une signification, est lié à un moment. Je regrette un peu de ne pas avoir regardé avec lui ses photos plus souvent, de ne pas en avoir fait plus cas. Il me reste les films, mais seule, c’est moins drôle.
Notre mariage , en 1995, a été très riche en souvenirs, évidemment. Pendant la recherche du lieu, il s’était donné beaucoup de mal pour trouver des salles. Elles étaient toutes plus belles les unes que les autres. Malheureusement, lorsque nous allions les visiter, nous les trouvions fort laides, très « noces et banquets » de province. Il se vexait à chaque fois et me disait que nous étions des snobs. Son obsession était la présence ou non d’un parking... Chacun son truc. Cela nous faisait beaucoup rire, en tous cas. Il a astiqué sa voiture précautionneusement, avant de la décorer, afin de me conduire à l’église. Le jour J, très ému, il a eu les larmes aux yeux toute la journée. C’était une magnifique journée. A posteriori, je remercie le ciel qu’il ait été vivant ce jour là.
Lorsque nous étions rentrés de voyage de noces, papa et Chantal nous attendaient à l’aéroport avec un grand panneau fabriqué avec soin, comme ceux des grands hôtels. « FAMILY FLAIX ». Bien entendu je l’ai conservé, et j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux. Ce geste, cette attention, personne ne l’aura plus jamais pour moi. Il avait sa façon d’être présent, drôle, adorable, si touchant.
Un jour, en Bretagne, mon mari et mon père avaient décidé de partir faire un petit tour en mer, pour pêcher. Ils s’étaient retrouvés tôt le matin et avaient activement cherché des appâts. Ensuite, papa s’était mis dans la tête de trouver une grosse pierre, indispensable d’après lui. Manuel ne l’avait pas contredit, mais il pensait que l’ancre était amplement suffisante.
- « Non non non ! sûrement pas. Elle s’accroche dans les rochers et tu ne peux plus partir. »
OK, ils avaient donc cherché un gros caillou. Ce qu’ils avaient trouvé de mieux était un parpaing de chantier. Une fois arrivé au port, ce parpaing semblait énorme et vraiment trop lourd. Il remplissait la moitié de l’annexe ! Manuel avait donc réussi a dissuader mon père de l’emporter. Mais avant qu’il n’ait eu le temps de dire ouf, mon père, ce grand enfant, avait pris le parpaing sous le bras et se dirigeait vers le quai, avec la ferme intention de le jeter à l’eau. Manuel avait crié « non ! Attends ! ». Trop tard. Le parpaing est tombé de dix mètres de haut, juste dans les trente centimètres d’eau qui séparaient deux petites barques. Il ne les avait pas vues. Elles ont eu chaud ! Nous avons ensuite souvent ri de cette histoire et de ce jour où mon père a failli couler un bateau ! ! !
Nous nous écrivions souvent, depuis que je sais écrire.
Voici quelques extraits avant que je ne range définitivement ces lettres dans ma valise à souvenirs :
29/9/1992,
« Je te souhaite une bonne fête mon petit papa chéri adoré !
C’est vrai, tu es souvent exaspérant, bruyant, excessif, et même quand je m’énerve contre toi, je sais que tu es le meilleur des papas. Je te fais des millions de bisous pleins de tendresse.
Ta petite Flo. »
29/9/99,
« Petit papa chéri,
C’est ta fête ! Et j’ai un jour de retard pour te faire un petit mot...MEA CULPA...
Cela dit, rien de très nouveau que tu ne saches pas : je t’aime très très fort et tu es mon petit papa adoré. Accroche toi aux branches et dis toi que l’avenir sera plus agréable que le présent. Tu en as vu d’autres (les guerres, le métro aux heures de pointe, 25 ans avec ma mère) !
Je t’envoie des millions de bisous.
Ta Bibiche. »
Parties d’une lettre de trois pages écrite en octobre 1999, envoyée à l’hôpital, alors qu’il se plaignait de ne pas me voir assez souvent :
« Papa Chéri,
Comme tu ne m’écoutes pas quand je te parle, je t’écris, et à la machine, c’est plus lisible ! !
Ce que tu m’as dis ce soir m’a fait beaucoup de peine. Tu remets en cause mon amour pour toi et mon « sens de la famille ». Et pourquoi ? Parce qu’avec toi c’est le dernier qui a parlé qui a raison. Et ce dernier a peut-être émis une remarque sur moi alors tu l’as assimilé comme la pure vérité.
Ma famille, c’est toi, bien sûr, mais aussi ma mère, ma fille, mon mari, ma belle famille etc...
Et c’est bien parce que j’ai le sens de la famille que j’essaye de tout concilier. Dans le cas de Cécilia, je n’ai pas le choix. Je DOIS m’en occuper. Elle a plus besoin de sa maman que n’importe qui. Ce n’est déjà pas facile de m’en séparer toute la journée et de la récupérer crevée le soir à 20h juste pour l’embrasser et la coucher. En plus de ça, il faut tout prévoir, penser à tout, à la maison, aux papiers administratifs (les administrations font autant de conneries sur les dossiers des gens qui travaillent, mais ces derniers n’ont que quelques minutes pour les régler), aux lessives, aux courses, aux payes des nounous, aux médicaments à acheter, aux vaccins, aux visites médicales, au lavage des biberons, à la gestion des stocks de couches et de tout ce qu’il faut dans une maison, à mon job qui vient de changer et dans lequel je dois faire mes preuves (et je peux t’assurer que les américains n’ont rien à faire de toi quand ils me préparent les objectifs commerciaux de l’année) ... Bref, mon but n’est pas de me faire plaindre, mais de te faire réaliser que ma vie n’est qu’une course parce qu’il faut tout faire. Un mari qui rentre à 22h et qui est dégourdi comme un manche à balais ne m’est pas d’un grand secours dans cette tâche...
Alors voilà, Chantal est exemplaire. Elle t’écrit tous les jours, vient te voir même les jours où tu n’es pas seul, te téléphone, t’aide, t’aime et pense à toi. Génial ! Si elle le fait, c’est qu’elle trouve ça naturel. Et que quand elle rentre chez elle, il n’y a personne qui l’attend. Elle aussi elle n’a plus que toi de très proche. Ce n’est pas parce que vous n’avez pas signé que vous n’êtes pas liés un peu comme par le mariage. En tous cas, pour moi, elle est ta compagne officielle. Alors il est normal qu’elle soit là. Elle en fait beaucoup, et vu l’année difficile qu’elle vient de passer, je dirais qu’elle en fait parfois trop ! Comme quand elle t’achetait des bouteilles d’alcool et que tu t’en réjouissais. C’était du poison, qui petit à petit s’est transformé en cancer. Ah, mais au moment où elle te les amenait, c’était formidable et adorable !
Là, c’est pareil. Elle fait tout pour toi, trop parfois, et est en train de se rendre malade et de s’épuiser. Vous serez bien avancés quand vous serez tous les deux au lit ! Vous êtes des excessifs tous les deux, et je n’ai pas envie de faire la course avec vous.
En plus, à côté d’elle, tout ce que je peux faire paraît nul. Je te rappelle que tes séjours à l’hôpital sont prévus de longue date, et que tu y es moins en danger que tout seul chez toi. Bien évidemment, si tu avais eu un accident et que tu étais dans un état critique, j’aurais tout lâché pour venir te voir. Mais je ne peux pas tout lâcher tous les jours. Le jour où je suis venue te voir, je l’ai payé toute la fin de la semaine : course contre la montre, pas de pause déjeuner et stress permanent. Moi aussi je m’emmène du boulot à la maison. Et puis c’est vrai que je n’aime pas te voir dans cet état, même si ton pyjama est joli. En partant, dans l’ascenseur, il y avait une fille qui pleurait. Moi aussi.
Et ne t’imagine que je dors sereinement sans penser à rien. J’ai l’air plus équilibrée parce que je sais intérioriser, ça ne veut pas dire que je ne rumine pas. Chacun son stress.
Si Chantal n’avait pas été là, on se serait organisés autrement. J’aurais pu retarder ma rentrée au bureau, avec la certitude de ne pas avoir ce poste, mais en m’occupant de toi. Tu serais venu habiter avec nous pour quelques temps. Bref, rien à voir avec aujourd’hui.
Elle est là, et je ne pourrais jamais rivaliser avec elle, ce n’est pas mon but.
Au vu des autres, nous avions déjà une relation très forte. Aucune de mes amies n’appelle ses parents tous les jours quand tout va bien. Aucun père ne passe au bureau de sa fille pour un oui ou pour un non.
Nous, on est comme ça. OK et ça me va. Mais je ne peux pas faire beaucoup plus dans l’état actuel des choses. Tu souffres. Tu te bats. Ce n’est pas de voir ma bobine tous les jours qui te fera moins mal. Je suis avec toi par la pensée. Et je sais que tu n’es pas seul. Il n’y a pas de SI. Tu n’es pas seul, point.
La dernière fois que j’ai eu Chantal au téléphone, elle était crevée, ne disait pas un mot, et je lui disais de rester chez elle à se reposer mercredi. Ca n’a servi à rien puisqu’elle est venue quand même te voir à l’hôpital. C’est gentil, mais excuse moi, c’est encore excessif. Si elle veut se détruire comme tu l’as fait avec l’alcool et les cigarettes, c’est dommage.(...)
J’ai un père, qui a mal, mais qui se fait soigner, bien j’espère, et je suis avec lui moralement. Physiquement, je suis au bureau, dans le métro, et dans mon rôle de ménagère. Et dès que je le peux avec toi. Même si ce n’est pas tous les jours.
Voilà mon petit zézébu. J’espère que tu es un plus convaincu de mon implication. J’ai trois vies et seulement deux bras. Mathématique...
En tous cas, mon cœur, lui, est extensible. Tu y as une énorme place.
A très bientôt.
Flo »
Il avait pleuré à la lecture de ma lettre, et m’a envoyé sa réponse qui m’a fait le même effet : (lettre + carte postale représentant l’hôpital...)
« 20 octobre 1999
Mon amour chéri,
Je viens de recevoir ta lettre...Tu ne peux imaginer comme elle m’a fait du bien, même si j’ai beaucoup pleuré en la lisant. Tu as bien fait de m’écrire ma petite chérie car maintenant les choses sont plus claires pour moi.
Tu sais, depuis que tu es partie de mon environnement je me suis un peu replié sur moi-même. C’était fatal. Ton départ a fait un vide considérable dans ma vie et j’en ai toujours ressenti une certaine amertume. Il faut dire que nous avions une relation père-fille fantastique et que pendant ces quelques années j’ai vécu avec toi une période de bonheur intense. Alors imagine ! Après, l’existence te paraît creuse, fade et presque inutile. Tu te replies fatalement sur toi-même, tu deviens un peu plus égoïste et tu ne comprends plus les problèmes de l’autre qui est parti. J’en suis là aujourd’hui et c’est pour cela que ta lettre m’était nécessaire. Merci de me l’avoir écrite mon amour. C’est vrai et maintenant je le comprends, tu as toi aussi une vie pénible et difficile. Malheureusement je ne peux rien y faire. Sauf être plus compréhensif avec toi. Compte sur moi pour ça. Je sais bien que mon état ne fait qu’ajouter à tes soucis et j’en suis bien peiné. Mais je me bats. C’est dur, très dur même et il me faut du courage mais je le fais pour moi, pour toi, pour avoir le bonheur de voir grandir ta fille et pour Chantal qui est aussi un bienfait dans ma vie. Voilà ma poupée.
Je t’aime, tu le sais, je t’aime d’une façon un peu déraisonnable. Les cons ne comprennent pas, mais c’est le moindre de mes soucis. Tu es l’œuvre de ma vie et je tiens à toi plus qu’à tout, tu le sais. Ne pleure pas sur mon sort mon bébé. Je m’en sortirai, tu verras. Et on pourra se dire longtemps encore des mots d’amour et d’infinie tendresse. Je t’embrasse. Mon cœur est tout à toi.
Ton Papa. »
Noël 1999,
« Mon papa chéri,
Voici un petit chèque pour t’acheter ce que tu veux : un vêtement ? un bouquin ? des armes ?
Ah, si la santé s’achetait...Je t’aurais donné dix millions ! Mais la vie est ainsi. Maintenant on ne peut qu’espérer que tu vas te rétablir vite pour être flambant neuf au prochain Noël.
Je t’aime.
Flo. »
Si j’avais pu savoir...
Avant la conception de Cécilia, nous avions eu plusieurs conversations animées sur le thème des enfants. Il me soutenait que c’était de la folie de faire un enfant aujourd’hui, à cause du chômage, du SIDA, de l’insécurité, du racket et de la drogue. Il me disait que nous étions fous et inconscients. Je lui répondais qu’à son époque, les fléaux étaient différents mais tout aussi inquiétants : guerres, maladies, banditisme. Il était d’une mauvaise fois totale. Heureusement que les gens ne s’arrêtent pas à ça, lui disais-je. Il n’imaginait pas ne pas m’avoir eue, mais de mon côté je devais pouvoir imaginer la vie sans descendance. A mon époque aussi, la drogue existait. Je m’en suis plutôt bien sortie et dois même être un des rares spécimens parisiens à n’avoir jamais fumé un joint !
Heureusement que je n’ai pas abordé avec lui le sujet du deuxième enfant...
Au sujet des prénoms il avait des idées totalement saugrenues ou démodées, si bien que nous avons décidé de ne plus lui en parler avant la naissance et de le mettre devant le fait accompli. Sans notre indépendance, notre fille se serait peut-être appelée Brigitte, Marylin, Cindy, Nathalie ou Sandrine. Je demande pardon d’avance à toutes celles ci, sûrement nombreuses, mais ce n’est pas un prénom de l’an 2000 !
Lors de mon accouchement, il s’est précipité à l’hôpital dès que Manuel l’a prévenu. Devant son insistance, les sages femmes l’ont même autorisé à venir me faire un bisou en salle d’accouchement. Normalement c’est totalement interdit. Il leur avait sans doute fait du charme. J’avais souffert toute la nuit et le début de la matinée, et j’avoue que je ne savais plus très bien où en étaient mes idées. Ses premiers mots ont été : - « Alors, tu es heureuse ma petite fille ? » Yeux tout mouillés, encore, comme lors de notre mariage. Je n’ai pas franchement répondu, j’ai simplement bredouillé un « ben ouais » ... L’après-midi, il est revenu faire les premières photos et le premier film de Cécilia, et ainsi de suite tous les jours de la semaine. A ma sortie, j’ai eu ma pellicule développée ainsi qu’une cassette appelée : « la première semaine de Cécilia ».
Personne d’autre que lui ne pouvait être si gentil avec moi. Bien sûr, il avait de très mauvais penchants, mais je ne l’ai connu que sous son meilleur rôle, celui de père. Ma mère m’a dit un jour que je devais être la seule au monde à l’avoir bien connu et à qui il n’avait pas fait le moindre mal, à qui il n’avait probablement jamais menti. C’est bien possible...si on oublie l’épisode de l’Indochine.
Lorsqu’il nous invitait à déjeuner, j’était toujours émue. Il s’en faisait tout un monde, changeait quatre fois les assiettes en répétant à chaque fois devant nos protestations que les lave-vaisselle n’étaient pas faits pour les chiens. Il se donnait beaucoup de mal. Il me faisait rire, courant à la cuisine avec son tablier et son torchon. Dès que le minuteur sonnait, il sautait comme un diable de sa boite en jurant comme un charretier. Il fallait absolument qu’il arrive à la cuisine à la seconde, sinon le rôti serait certainement carbonisé ! Depuis qu’il ne pouvait plus manger, nous évitions ce genre d’épisode.
La dernière fois où nous étions passés, Manuel, Cécilia et moi le voir chez lui, il avait bien joué avec sa petite fille. C’était la première fois. Il s’était mis par terre avec elle et ils se donnaient-rendaient des petits bouts de papier aluminium. Ils commençaient à s’adopter. Elle riait beaucoup. Cela m’avait fait chaud au cœur ce jour-là. Aujourd’hui j’ai malheureusement perdu l’espoir qu’elle se souvienne de lui...Je m’en souviens pour deux, pour trois, pour dix. |
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| mardi 23 mai 2006, a 22:58 |
| Chap 15 - 5 mois puis 1 an après |
Cinq mois après cet événement tragique, j’ai pu faire un petit bilan :
J’arrive enfin à rire, à me concentrer sur d’autres problèmes, mais je ressens au fond de moi une blessure profonde et immense. Je sais qu’elle ne se refermera jamais totalement.
J’ai une boule dans la gorge, moi aussi. Néanmoins, elle m’aide à relativiser, à comprendre ce qui est réellement important dans la vie : la vie, justement.
Malheureusement, cinq mois après, les gens croient que je suis « guérie », que je vais mieux. Certes, j’ai réglé les problèmes pratiques, mais la peine est omniprésente. Ceux qui n’ont pas vécu ce que j’ai vécu ont tendance à l’oublier.
Il me manque terriblement, de ma vie, je ne suis encore jamais restée si longtemps sans le voir. Et ce n’est que le début.
Où s’arrête l’habitude ? Où commence le manque ?
Certaines épreuves sont passées, des étapes sont franchies, d’autres restent à venir. Je redoute la fête des pères, la saint Michel, son anniversaire, le 29 avril en général. Tous les ans il faudra repasser par là, en espérant que chaque année sera moins dure que la précédente.
Je n’ai toujours pas effacé les messages écrits sur mon téléphone portable, et je ne le ferai probablement jamais tant que je l’utiliserai. J’ai mis une photo de ses dernières vacances en pleine forme dans mon agenda. Je la regarde souvent, même si je ressens un coup de poignard dans le cœur à chaque fois. Mais je la regarde parce que je ne veux pas que mon père devienne un sujet tabou. Oui, on peut m’en parler, oui, je peux en parler, je ne veux pas me forcer à l’oublier, et je dois faire mon deuil au grand jour. Je n’ai nullement envie de m’écrouler dans dix ou vingt ans parce que je n’ai pas laissé mes sentiments s’exprimer aujourd’hui.
Oui je pleure, et pas forcément au moment que l’on imagine. Aujourd’hui, alors que je n’avais pas versé une larme depuis une semaine au moins, j’ai pleuré sur mon vélo, sur le chemin qui me menait de la gare à mon domicile. Pourquoi ? Je l’ignore. Une pensée a traversé mon esprit, sans doute. L’idée que je ne le verrai plus jamais, qu’il a souffert, que je ne l’ai pas vu dans ses dernières heures, ou un mélange des trois ?
Lorsque je me rends sur sa tombe, je lui parle, je lui raconte ma vie. De toutes manières, il n’y a rien de très nouveau à lui annoncer, même travail, même maison, mêmes amis, même mari... et il est difficile de parler à sens unique. Je n’imagine pas qu’il me répond, je ne suis pas folle, alors au bout d’un moment je me répète et j’arrête de parler. C’est à ce moment que les larmes montent et dégoulinent en silence sur mes joues.
Si je suis accompagnée, rien de tout cela. Je me contente d’arroser les fleurs...
Je n’irai pas trop souvent. Cela me fait trop mal de voir les lettres dorées de son nom, et d’imaginer le reste.
Néanmoins, je vois le côté un peu moins noir de la situation :
Je ne suis pas seule au monde, je me sens soutenue. Ma fille me donne envie d’être gaie, et elle a besoin de mon sourire.
Mon entourage a bien connu mon père, je peux évoquer des souvenirs communs. Je suis heureuse que mon mari et lui se soient mutuellement apprécies. Aujourd’hui, j’aurais du mal à vivre avec quelqu’un qui ne sait pas de qui je parle.
Finalement, il n’y a que Chantal et moi qui sommes réellement malheureuses pour longtemps. Je n’ai pas à consoler ma mère ni mes enfants. Et j’ai confiance en nous, je sais que nous allons surmonter la douleur, et réapprendre à vivre sans lui. C’est ce qu’il aurait souhaité, bien sûr.
Aujourd’hui nous sommes le 29 avril 2001. C’est le point final de cet ouvrage. Un an ! C’est passé vite, et en même temps si lentement. Combien de larmes ai-je versées durant ces jours et ces nuits ? J’ai peut-être pensé plus à lui que de son vivant.
Un an, ce n’est pas pire que huit mois ou dix ou onze. Mais c’est l’idée que l’on s’en fait. On se dit que l’année dernière, au même moment...
La deuxième partie de l’année a été riche en événements : j’attends un deuxième enfant pour le mois d’octobre (il aurait dit que c’était de la folie), nous allons déménager (il aurait été content mais toujours critique) et j’ai décidé de m’arrêter de travailler deux ou trois ans (il aurait dit que je ne retrouverai pas de travail après, mais aurait été satisfait de me voir souffler un peu). Tout cela nous occupe beaucoup, et heureusement.
J’ai reçu quelques témoignages d’amitié de ses amis pour cette triste date. Ils m’ont beaucoup touchée.
J’ai d’ailleurs été agréablement surprise par la profonde amitié de certains que je croyais lointains, et extrêmement déçue par l’attitude de certains autres qu’il prenait pour de vrais amis. Mais on ne peut pas toujours savoir ça avant...
Je suis allée planter quelques brins de muguet sur sa tombe, du muguet qu’il m’avait offert quelques années auparavant et que j’avais planté dans mon jardin. Désormais, le muguet, c’est entre lui et moi. Je ne veux plus en voir, plus en offrir, plus en recevoir de personne. Ces clochettes blanches et pures me rappellent trop cette funeste semaine. Je préviendrai mon entourage lorsque je serai apte à le supporter !
Je n’ai toujours pas effacé ses télémessages de mon portable, mais comme Chantal a repris sa ligne, c’est son nom qui apparaît. Drôle d’impression, mais c’est mieux ainsi.
Lorsque je pense à lui, je le vois vif, fringuant, en bonne santé. Ce n’est qu’après que je réalise qu’il souffrait autant, et que je considère sa mort comme une libération pour lui.
J’ai lu récemment dans un magazine féminin un interview de Charlotte Gainsbourg. J’avoue que je n’aimais pas particulièrement cette fille. Mais j’ai été si surprise de lire ses propos ! Elle aussi avait une relation d’exception, de fusion avec son père, si forte que beaucoup la considéraient comme malsaine. Elle l’a perdu jeune. Lui aussi brûlait la vie par les deux bouts, profitait de chaque moment présent et se moquait de l’avenir. On l’aimait ou on le détestait, comme papa. Je me suis sentie très proche de Charlotte. Elle aussi a vécu cet amour immense, ce lien père/fille indestructible, même lorsque chacun suit un chemin de vie différent.
C’est rassurant et agréable de ne pas se savoir seul à ressentir des émotions si fortes. |
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| mardi 23 mai 2006, a 22:58 |
| Chap 16 - La fin |
C’est vrai ce que l’on dit, papa, la vie est dure et bien triste parfois. Toi, tu l’as toujours vécue comme tu voulais, à toute allure.
Mais ne t’inquiète pas, tu as une belle tombe fleurie, dans un magnifique cimetière et beaucoup de gens qui pensent à toi et qui t’aimeront toujours.
Toujours.
Toujours...
Rendez-vous au ciel, papa chéri.
Tu me manques.
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| mardi 23 mai 2006, a 22:55 |
| PROLOGUE |
Je suis fière d’avoir écrit ce livre, et ce qui est curieux, c’est que plus les gens le lisent, mieux je me sens. Comme si le fait de partager ma peine la diluait un peu, un tout petit peu. C’est peut-être aussi le temps qui passe...
Moi qui ai toujours eu du mal à dépasser quatre pages pour les dissertations, j’ai surmonté mes réticences, j’ai partagé mon amour, mes souvenirs et ai ouvert mon cœur.
Dans ce dernier, on pourra lire jusqu'à ma mort :
JE T’AIME, PAPA.
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| Présentation |  Ce livre est un livre triste.
Ce sera sans doute et je l’espère le seul que j’écrirai.
Il est difficile de parler du bonheur. Demandez moi d’écrire trois pages sur ma fille, j’en serais à peine capable. Et pourtant, c’est la chair de ma chair, mon petit bout d’amour concentré, qui occupe beaucoup de mes pensées. Mais que dire ? Elle est jolie, gentille, douce, mignonne... On fait vite le tour. ça ressemble à une chanson de Zazie : "je n'écris rien sur toi, rassure toi...."
En revanche, quand il s’agit de peine, de tristesse ou de douleur, les mots me viennent naturellement et abondamment.
Ce livre n’a pas de but intellectuel. Cela me fait simplement du bien de l’écrire, de tout mettre à plat et de coucher sur le papier mes pensées les plus profondes et, en ce moment, les plus tristes. Je veux écrire tout ce que je pense, tout ce qui est lié à lui. C’est une tranche de vie. Mon esprit est alors libéré, à la manière d’une sauvegarde d’ordinateur. Ce qui est sur disquette n’encombre plus la mémoire vive. Je peux enfin penser un peu à autre chose qu’à sa mort, puisqu’elle est quelque part, ailleurs.
Si, en plus de cela, il peut faire du bien à quelqu’un qui se retrouvera dans mes idées, ou qui puisera une force ou encore se reconnaîtra dans mon expérience, tant mieux.
Sinon, il restera égocentrique et personnel.
Depuis seize ans, j’écris tous les jours les faits marquants de la journée dans un petit calepin, afin de pouvoir si nécessaire me souvenir de l’endroit où j’ai passé mes vacances telle ou telle année, quels films j’ai vus etc... C’est mon côté cartésien .
Le jour de la mort de mon père (en réalité quelques jours après...), je me suis retrouvée devant ces trois centimètres carrés de papier, sous un gros vingt-neuf avril noir, froid et impersonnel.
Non, ce n’était pas possible, je ne pouvais pas résumer ce qui était alors le plus grand drame de ma courte vie sur cet espace ! C’est alors que j’ai commencé à écrire. Il fallait que ça sorte, d’une manière ou d’une autre. Je le sentais au plus profond de moi. J’ai écrit vingt pages d’un seul coup, jusqu'à deux heures du matin.
Pendant un an, ce livre a été mon confident, ma soupape de sécurité et ma mémoire.
Certains passages peuvent peut-être choquer, j’en suis désolée.
C’est mon histoire et celle de mon père, Michel.
Septembre 2000 Envoyer un mail à l'auteur | |
| commentaire(s) | PROLOGUE Flo pour Elodie (29/05/2009 09:46)Merci pour ces mots ... PROLOGUE elodie (28/05/2009 10:53)Je suis tombée sur c... PROLOGUE Flo pour Anne onyme (23/09/2008 14:06)Ouh la mais je ne sa... |
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