| mercredi 30 avril 2008, a 12:11 |
| 8 ans |
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Aujourd'hui cela fait 8 ans que j'ai perdu mon père.
8 ans qui ne guérissent pas une telle blessure mais qui apprennent à vivre avec.
8 ans qui me séparent de lui.
8 ans qui peuvent paraître une éternité mais qui ne sont rien tant mon souvenir de lui est présent.
8 ans qui me font prier (ou plutôt espérer, car je ne prie pas) pour ne pas revivre ça avant très très longtemps. Mais en sachant qu'un jour où l'autre ça arrivera.
Comment faire autrement ? N'aimer personne ? Ne pas s'attacher aux êtres de nos vies ? Impossible…
Aujourd'hui, il pleut.
C'est très bien.
On ne verra pas mes larmes.
Mais, vous pleurez ?
Non non, c'est la pluie. Tout va bien. |
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| vendredi 12 octobre 2007, a 12:53 |
| Pour pérénité du blog |
Juste un post pour ne pas que le blog soit désactivé...
Merci. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:22 |
| Introduction |
A mon père,
A ma famille,
A Cécilia et à mon futur bébé pour qu’ils connaissent un peu leur grand-père,
A Chantal pour tout le bonheur qu’elle lui a procuré,
A mes amis,
A tous ceux qui m’ont supportée.
A tous ceux à qui il manque.
« On ne remplace jamais un père.
On peut parfois aimer un homme par habitude, par faiblesse, par dépit, par facilité ou par raison.
Pas un père. Dans ce cas, c’est de l’amour éternel, pur et sans condition. »
Florence, 2000.
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| mardi 23 mai 2006, a 23:13 |
| Chap 1 - De notre amour |
Mon père et moi, nous étions comme les doigts de la main. Inséparables. Toujours en train de se téléphoner, faute de se voir. La vie parisienne fait tout pour séparer les gens qui s’aiment. Une heure de voiture et d’embouteillages après une journée de travail, de métro, de problèmes ? On n’en a pas toujours l’envie, ni le courage. Alors nous nous parlions. Pour rien, seulement pour entendre la voix de l’autre raconter une histoire, une anecdote, ou simplement demander un conseil. «Au fait, comment tu fais pour la pyrolyse du four ? » ou « Tu te souviens du nom de la fille qui avait... ? » On se fâchait souvent, pour des bêtises aussi. Il faisait exprès de dire le contraire de ce que je pensais, et moi de même. Ce n’était jamais long. Quelques minutes à faire mariner l’autre et l’un des deux craquait et rappelait. « Alors Kékébu ? », c’était mon surnom. « Mouais ! » répondais-je, faussement contrariée, et la crise était passée. Nous pouvions recommencer à raconter des fadaises...
Je me souviens de ce surnom que maintenant j’adore. Il me le disait en privé, mais un jour alors que je partais à l’école, il était sorti sur le palier et avait lancé un tonitruant « Bonne journée petit Kékébu ». Dans l’ascenseur ouvert, un beau jeune homme avait rigolé. J’en avais voulu à mon père. On est bête quand on est adolescent !
Depuis sa maladie, nos coups de fil s’étaient multipliés, parfois jusqu'à six ou sept fois par jour. J’étais plus inquiète, moins disponible physiquement depuis la naissance de ma fille, et lui était aussi davantage chez lui. Mon mari, Manuel, était à la fois attendri, un peu jaloux et exaspéré par ces appels incessants, surtout lorsque nous étions à table... Il me disait : « Mais qu’est ce que vous avez encore à vous dire, bon sang ? Tu pourrais couper le cordon un peu, non ? ». Rien, justement, nous n’avions rien à nous dire. C’est ce que personne ne pouvait comprendre. Du côté de mon père, c’était pareil. Chantal, son amie, sa dernière compagne, était elle aussi agacée par ces appels sans raison valable. Personne d’autre que nous ne pouvait savoir le plaisir qu’ils nous procuraient.
D’ailleurs, le cordon n’a pas attendu que je sois prête pour se rompre...
Je suis née en 1972. Mes parents n’ont jamais eu l’air très amoureux l’un de l’autre, en tous cas ils ne l’étaient sans doute jamais en même temps. Quand ils s’embrassaient sur la bouche, je trouvais ça super. Mais c’était rare.
Alors, en 1985, ils ont décidé de divorcer. Divorce long et difficile. Inutile de tout raconter ici, ce n’est pas le sujet. J’ai compris que ça allait vraiment mal lorsque je suis rentrée de vacances. Me tranchant un petit bout de saucisson avant de passer à table, j’ai demandé à mon père s’il en voulait. Il a dit oui avec enthousiasme. A ce moment, ma mère a hurlé que c’était son saucisson et que s’il en voulait, il n’avait qu’à aller en acheter. Ils ont alors commencé à marquer de leurs initiales, au marqueur noir, tous les produits consommables de la maison. M ou N, il fallait choisir son camp. C’était la guerre du sel et du papier toilette, entre autres. Le Moyen Age ! Ils ne m’ont pas beaucoup épargnée. J’étais au centre de leur haine. Une haine terrible, qui leur faisait dire des horreurs, des trucs qu’on ne dit pas à une gamine de treize ans. J’étais devenue l’intermédiaire, la messagère. « Tu diras à ta... de mère que... », « tu répondras à ton ... de père que je ne suis pas d’accord », « J’ai fait un beau rêve cette nuit, j’ai rêvé que ton père crevait », « Comment peux-tu aimer cette.....? ». La décence m’interdit de retranscrire ici ces mots. Ce sont les pires. De plus, je crois qu’il était jaloux de ma mère, il ne comprenait pas que je l’aime autant que lui, alors qu’elle m’avait « abandonnée », d’après lui.
Bref, après quelques longs mois, j’ai été confiée à la garde de mon père, après une période géniale de garde alternée qui n’a pas du tout plu au juge. « On ne peut pas saucissonner un enfant ». Je me souviens de ce jour comme si c’était hier. C’est toujours un déchirement de devoir se séparer de l’un de ses deux parents. Mon père avait voulu ma garde, ma mère ne s’était pas battue pour l’avoir, pour des raisons compréhensibles. Je n’en voulais à personne. C’est vrai qu’avec papa, mon adolescence promettait d’être rose et dorée. Il ne savait pas me résister. Jusqu’au bout, il m’a encensée, adulée, complimentée. Peut-être trop d’ailleurs, car à présent, je suis fragile, je résiste mal à la critique ou au manque de reconnaissance. Il avait toujours un mot agréable pour me mettre en valeur. J’étais toujours la plus belle et la plus intelligente. Quand une des ses relations disait quelque chose de gentil sur moi, il me le répétait instantanément, fier et heureux de sa « création ». En vidant ses affaires, j’ai même retrouvé des notes qu’il avait prises pendant une des ses conversations amicales me concernant. Il avait tout noté pour ne pas se tromper et me redire exactement ce qui avait été dit sur mon compte...
Je le respectais et ne mentais jamais ni ne désobéissais.
Ma mère m’a rappelé, je ne m’en souvenait plus, que je lui avais expliqué la chose suivante concernant la garde : Je savais que mon père était souvent insupportable. Si je ne le voyais qu’une fois tous les quinze jours, cela risquait parfois de mal se passer. Le week-end serait alors gâché. Avec elle, aucune chance de se chamailler. Donc toutes les fois où nous nous verrions seraient agréables. Il fallait donc confier la garde à mon père. Ce qu’il peut se passer dans la tête des adolescents...
Lui aussi il me voulait. Mais quand il a eu connaissance du jugement et du fait qu’il allait devoir s’occuper de moi, seul et à plein temps, il a dû avoir peur. Il m’a dit des choses affreuses « Tu te rends compte, ta mère t’a abandonnée. Tu ne la verras presque plus ». Je savais bien que ce n’étais pas vrai. Ma mère est raisonnable, sensée, a les pieds sur terre, et elle m’aime. Mais sur le coup, à quatorze ans, on pleure, forcément.
Puis tout s’est mis en place, petit à petit. Papa faisait le marché, un poisson, un poulet, un rosbif et des tomates farcies chaque semaine. C’était beaucoup trop ! Tout était cuit et emballé dans le réfrigérateur et nous en avions pour toute la semaine (une grande famille en aurait eu suffisamment aussi...) ! Il faisait le ménage, le repassage, le bricolage, les courses, m’emmenait à l’école quand je commençais très tôt et quand je lui avais fait du charme pour qu’il m’accompagne. Je gagnais ainsi vingt cinq minutes de sommeil. Nous faisions les magasins ensemble, nous allions au cinéma et nous partions en vacances. Nous avions les mêmes goûts, les mêmes envies la plupart du temps, ou alors il se calquait sur les miens, mais adroitement car je ne m’en rendais pas compte. Peut-être était-ce le contraire ? En tous cas nous étions heureux ensemble.
Il tombait amoureux souvent. Ca me faisait rire car c’était à chaque fois « une fille terrible », mais la fille terrible devenait vite terriblement gênante. Jamais je ne l’ai poussé à quoi que ce soit. C’est toujours lui qui a décidé qu’elle resterait ou partirait. Parfois, elles prenaient le large d’elles même, mais jamais à cause de moi. J’avais ainsi la conscience parfaitement tranquille.
Par ailleurs, je continuais à voir ma mère, moins souvent bien sûr, mais intensément et régulièrement. Mes études se déroulaient bien. Aucun fléchissement scolaire suite au divorce.
Bref, tout allait pour le mieux. Notre complicité se développait de jour en jour. Nous nous racontions des histoires drôles. Ce n’était pas toujours les mêmes qui nous faisaient rire, d’ailleurs, mais nous savions quelles étaient celles qui plairaient à l’autre. Il était jeune d’esprit, il aimait les fast food, la musique, le bateau, le cinéma, et tous les ans, il voyait au moins un film qui devenait « le film le plus génial de sa vie », de l’enthousiasme à l’état pur.
Entre nous, c’était à la vie, à la mort.
Et justement, ce matin, il est mort. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:13 |
| Chap 2 - De sa maladie |
Mon père a toujours été en excellente santé. L’hiver, il se promenait en chemise, sans jamais attraper froid. Ou alors c’était un petit rhume qu’il pouvait cacher, car un homme, un vrai, ne tombe pas malade. C’est dégradant d’être faible ou malade. C’est ce qu’il pensait, en tous cas...
Il n’a jamais vu un médecin, n’a jamais fait de prise de sang, n’a jamais manqué un jour de travail. Pas parce qu’il était courageux, mais tout simplement parce qu’il n’était pas malade. C’est ce que j’ai constaté en vivant avec lui. Ma mère m’a raconté qu’une fois, il y a bien longtemps, il avait été cloué au lit par une grippe, une vraie. Celle qui vous fait trembler de froid sous trois couvertures, pas celle que tous les gens d’aujourd’hui prétendent avoir dès qu’ils ont le nez qui coule un peu. D’ailleurs, à ceux là, je leur dis toujours « si tu avais la grippe, tu ne serais pas là ».
Lorsque j’étais petite, nous étions partis faire du camping dans le sud, un été. En faisant des branchements électriques, il s’était branché lui même sur le deux cent vingt volt, totalement électrisé ! Ma mère et moi étions aux douches, il était donc seul. Il est resté presque une minute collé à la prise de courant. Pour l’enlever, il a entouré le fil autour de son pied et a tiré de toutes ses forces. La prise est tombée mais la moitié de son doigt était arrachée. Trois heures après, il barbotait dans la grande bleue comme si de rien n’était, le pouce en l’air dans une poupée de gaze.
Là où nous avions emménagé, Manuel et moi, nous avions dans le jardin un ancien bassin en béton, destiné à accueillir des poissons. Comme il était en très mauvais état, nous avons décidé de l’enlever. Impossible ! Papa est arrivé à la rescousse, et, à soixante quatre ans, à grands coups de masse accompagnés de grognements de bête, il est venu à bout de ce mastodonte. La maison en tremblait !
Bref, une force de la nature. Pourtant, on ne peut pas dire qu’il se ménageait : pas un poil de sport, des horaires fantaisistes, des cigarettes jusqu'à cinquante cinq ans, du Whisky à gogo et des repas pantagrueliques et totalement déséquilibrés. Il avait entendu dire que les yaourts étaient bons pour la santé et qu’ils aidaient à maigrir dans le cadre d’un régime. Alors, après son repas complet, son fromage, son dessert et son fruit (une orange le soir, éventuellement un café et aucun problème pour dormir), il ingurgitait deux ou trois yaourts. Cela m’a toujours beaucoup amusée.
Malgré tout cela, une ligne d’athlète, des muscles et toujours une bonne mine, ça en laissait rêveur plus d’un (et plus d’une...).
Finalement, à soixante dix ans, au début de l’hiver, il a eu mal à la gorge. Ce n’était rien du tout, quelques pastilles et hop, c’était reparti. Il avait dû prendre froid.
L’été, il l’a passé comme les années précédentes, en Bretagne, dans sa caravane. Ce style de vacances ne lui correspondait pas totalement, mais quand on est retraité, on a beaucoup de temps et moins d’argent.
Il était bien sûr du genre cigale, sans un sou d’avance, avec un loyer à payer tous les mois. Alors le camping, finalement, quand il fait beau, ce n’est pas si désagréable. On trouve toujours quelques amateurs de Ricard ou de Whisky avec qui partager sa soirée. Et Chantal venait lui rendre visite au cours de certains week-end prolongés.
Ma mère habitant non loin de là, dans une jolie maison, et moi même étant astreinte à des vacances en famille, donc chez elle en Bretagne pour cause de bébé, il est venu nous rendre visite un jour. Depuis notre mariage, leurs relations s’étaient considérablement améliorées. Il apportait même un petit cadeau à son « ex » à chaque visite. Et elle redoublait d’attentions envers lui. Elle le faisait pour moi, mais aussi je présume pour lui montrer qu’elle avait réussi mieux que lui, au niveau organisation et patrimoine...Elle lui en mettait plein les yeux, un peu par fierté. Ca me faisait bien plaisir de les voir à nouveau réunis le temps d’une soirée, je voulais les toucher en même temps tous les deux, les photographier. C’était si rare et tellement inespéré !
Ce soir là, il avait été bien, normal, ou peut-être, en y réfléchissant bien, un peu moins exubérant que d’habitude. Sans plus.
Quinze jours plus tard, je suis allée lui rendre visite seule, dans sa caravane. Je l’ai trouvé un peu maigre des bras et des jambes. Il m’avait acheté du melon, une entrecôte qu’il m’a fait griller sur le barbecue accompagnée de frites. J’ai mangé de bon appétit. Lui, juste un petit bout de melon puis il a bu un café. « Ici, je mange bien le matin et le soir. Très peu à midi ». OK, argument recevable et logique, connaissant le personnage. A la fin du repas, nous nous sommes mis côte à côte sous l’auvent, il faisait très chaud, et je lui ai montré des photos de Cécilia, mon bout de chou adoré. Il y en avait beaucoup, qui se ressemblaient, mais certaines étaient très drôles. En arrivant justement sur l’une d’entre elles, drôle, il n’a pas réagi. Pas un mot, pas un geste. Les quelques secondes qui se sont écoulées m’ont paru très longues. Qu’attendait-il pour rigoler ? Soudain, il a laissé tomber par terre le paquet entier de photos. Je me suis retournée vivement vers lui, pour savoir ce qui l’avait poussé à commettre un tel sacrilège : jeter par terre les photos de ma fille...
Il avait les yeux fermés, la tête pendant en avant, la bouche entrouverte. Un râle rauque s’est échappé de sa gorge. Il allait tomber en arrière quand je l’ai retenu de toutes mes forces. Je l’ai giflé, j’ai hurlé « PAPA ». Il était tout simplement évanoui. Je l’ai allongé par terre, où il a peu à peu repris ses esprits. Il était tout mou, tout chose. J’avais le cœur qui battait à deux cents pulsations par minute. Quelques instants après, qui m’ont parus une éternité, Il allait mieux. Il était revenu à lui. Il a voulu me faire promettre de ne rien dire à Chantal pour ne pas l’inquiéter. J’ai refusé. On ne rigole pas avec ça. Le jardin secret n’est pas fait pour ce genre de cachotteries. En fait, ce que je ne savais pas, c’était qu’il lui était arrivé la même chose avec elle, dans l’avion, le printemps précédent. Oxygène pendant un quart d’heure et médecin de bord. La seule différence, c’était qu’elle avait bien promis de ne rien dire. Forcément, elle allait faire le lien entre les deux malaises. Il avait peur des médecins et faisait tout pour les éviter. Moi, je lui ai fait promettre de faire un bilan complet en rentrant. Il a accepté. J’étais malgré tout très inquiète. Le soir, il m’a invitée à la crêperie. J’ai fini sa crêpe sans me méfier, il avait tellement l’habitude de se priver pour moi et de me donner le meilleur que j’ai cru que c’était uniquement par gentillesse.
Je suis rentrée chez ma mère, très troublée par cette journée. Je n’ai rien dit à personne tout de suite, sauf à Manuel qui n’a pas l’habitude de s’inquiéter sans certitude et m’a plutôt rassurée. Les jours qui ont suivi, je l’appelais dix fois par jour, en cachette, pour être sûre qu’il allait bien. Ma mère m’a surprise plusieurs fois et m’a lancé un « Ben tu te l’aimes, ton père !» teinté d’un soupçon de jalousie.
La fin des vacances est arrivée. Un jour, alors qu’il était toujours en Bretagne, Chantal m’a appelée et m’a dit qu’il avait toujours mal à la gorge, rien de grave. C’est la raison pour laquelle il avait tellement maigri, il ne mangeait rien ! Elle avait par précaution pris rendez-vous pour lui chez un médecin local.
Je ne m’en faisais pas encore de trop. Ca aurait pu être plein de choses. Oui, mais quoi ? En y réfléchissant bien... Je préférais attendre et ne pas y penser.
Le verdict a été assez terrible : « c’est sérieux. Il faut rentrer à Paris et vous faire soigner ».
Il m’a alors avoué cracher du sang depuis un moment. Il avait attendu au maximum, mais la douleur n’était plus tolérable. Son évanouissement n’était donc qu’une crise d’hypoglycémie puisqu’il n’avait pas mangé depuis plusieurs jours...
Un sujet d’inquiétude en moins. Mais un autre le remplaçait, et de taille.
A Villejuif, les examens ont été rapides et les résultats sans appel. Papa ne voulait pas me le dire. Il était sorti de la consultation depuis un moment déjà et ne me téléphonait pas. Je l’ai appelé plusieurs fois sur son portable. J’attendais le verdict. Il fallait bien que je finisse par savoir, moi aussi. Si j’avais pu m’endormir profondément pour des années, je l’aurai fait, pour ne pas avoir à vivre ces moments si douloureux. A chaque fois, il trouvait un prétexte : « je ne peux pas te parler, je conduis » (c’est bien la première fois que ça le gênait...), ou d’autres du même genre.
Assise dans le canapé, étant encore en congé maternité, j’attendais son appel, fixant le téléphone nerveusement. J’étais totalement fébrile, incapable de me concentrer sur quoi que ce soit. J’ai feuilleté des livres de médecine. Je ne trouvais que des maladies terribles qui correspondaient à ses symptômes.
Terrible, le verdict l’était aussi: CANCER.
Lui même s’était évanoui quand les médecins lui avaient annoncé cette terrible nouvelle.
Non papa, pas toi, ce n’est pas possible, tu es solide, toi. J’ai pleuré en silence et me suis jetée dans les bras de Manuel quand il est rentré.
Passé le premier choc, je me suis dit que ça se soignait bien maintenant. Ce n’était pas trop tard. Il fallait être courageux, ce ne serait pas facile mais tout à fait possible.
Il est rentré à l’hôpital le même jour que moi au travail, en septembre.
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| mardi 23 mai 2006, a 23:12 |
| Chap 3 - Le traitement |
Le cancer de la gorge est très délicat à opérer. Cela laisse des séquelles énormes. Alors les médecins préfèrent les rayons et la chimiothérapie. Il a eu une dose de cheval.
Le traitement était prévu sur six semaines intensives.
Je suis allée le chercher à la fin d’une semaine de traitement. J’avais faim, il était quatorze heures. J’ai acheté un Macdo en passant. Il ne supportait pas l’odeur, il avait des nausées. Alors nous avons roulé les fenêtres grandes ouvertes et je me suis enfermée dans la cuisine pour le manger.
Les semaines suivantes, il était brûlé à vif, les joues et le cou, je le cite, « comme du steak haché ». C’était l’extérieur. A l’intérieur, c’était encore pire. Il ne mangeait toujours pas. Il avait perdu plus de quinze kilos et pris dix ans. Sur un grand sec, ça se voit bien.
Il allait à l’hôpital tous les jours et y restait la semaine complète quand les soins étaient bi-quotidiens. Lors d’une de mes premières visites, j’ai été toute retournée de le voir ainsi, même si son pyjama était joli. Chantal lui en avait acheté un tout neuf pour la circonstance. En partant, dans l’ascenseur, il y avait une fille qui pleurait. Moi aussi.
Je me souviens d’un jour où je suis passée le voir. Cela faisait bien une semaine que je n’étais pas venue. Il avait changé ! Sa peau était sanguinolente, ses lèvres étaient si brûlées qu’elles avaient craqué et laissaient apparaître de larges crevasses. Mais surtout, il avait si mal à la bouche qu’il ne pouvait pas parler. Il jouait à un jeu de société avec Chantal, installé sur la table de la cuisine et tapait deux coups sur le marbre pour lui annoncer qu’il avait fini, qu’elle pouvait jouer à son tour. J’ai été choquée. Je ne l’avais jamais vu si mal en point.
Il s’affaiblissait de plus en plus. Un jour de novembre, elle l’a ramené à l’hôpital où on lui a posé une sonde dans l’estomac. Ainsi, par un tuyau qui sortait du ventre, il pouvait se nourrir. Les aliments, liquides, prenaient le chemin le plus court et évitaient de le blesser. Lui qui avait peur d’une simple piqûre, il se laissait faire avec courage.
Il a regrossi un peu. Il était soulagé de ne plus devoir se forcer à avaler. Même l’eau le brûlait. Il pelait, muait, et se refaisait petit à petit une peau douce comme les fesses d’un bébé. Plus du tout de barbe sur les joues. Des médicaments et des maux de tête fréquents, quand même.
Un soir de février, il a craché du sang, des caillots. Nous avons appelé le SAMU qui l’a transporté aux urgences. Je le suivais en voiture. Inquiète, bien sûr, mais incrédule surtout. Je n’arrivais pas à croire que c’était moi qui suivait ce SAMU, et que ce SAMU transportait mon père, mon papa si solide et si fort !
Les néons de l’hôpital et le visage défait de Chantal m’ont convaincue. C’était lui, c’était nous, ce n’était pas un simple cauchemar.
Nous n’avons pas attendu trop longtemps pour le voir. Chantal a été très courageuse. Moi, je suis sortie plusieurs fois de la chambre pour ne pas m’évanouir. Elle continuait à le tenir, à le regarder, à lui parler. Je pouvais lire dans ses yeux, il avait peur. Il crachait des caillots de sang énormes, qui sentaient horriblement mauvais. Une odeur organique, rouge, chaude, indescriptible. Il n’avait pas mal, c’était déjà ça. Tout le personnel a été charmant, et nous l’avons laissé se reposer un peu. Nous aussi d’ailleurs, nous avions besoin d’un peu de repos.
Evidemment, la nuit n’a été bonne pour personne. Chantal et moi, chacune chez nous, avons eu les mêmes angoisses. Et lui a continué à saigner un bon moment. Ils ont tenté une opération de cicatrisation de la veine responsable du saignement, mais elle ne se laissait pas faire et se contractait à l’arrivée des instruments. Après vingt heures sous respiration artificielle et sous anesthésie, des transfusions et beaucoup d’inquiétude, nous avons commencé à souffler. J’étais inquiète pour lui, j’avais peur qu’il souffre, mais pas une seule seconde je n’ai imaginé qu’il pourrait y rester. Il était immortel. Une chose pareille ne pouvait pas arriver puisqu’il était à l’hôpital et que l’on s’occupait de lui. On est naïf, parfois.
Il est sorti la semaine d’après, affaibli et déprimé. Depuis ce jour, il n’a pas cessé de se plaindre. Il faisait moins attention à son apparence, il ne s’arrangeait plus, ne portait que très rarement son appareil dentaire. Je l’appelais et nos conversations commençaient toujours par « j’ai mal à la bouche, je me sens faible », et « mon pauvre petit papa chéri »...
Il pleurait souvent, pour rien, pour un film au cinéma, ou quand il se voyait si mal. Il était devenu sensible. Il n’aimait pas qu’on le voit pleurer. Il en avait honte. J’avais plaisanté et lui avais dit ce jour là qu’il était tout simplement devenu normal. Je l’avais vu pleurer deux fois dans ma vie avant cette période, une fois pour un chagrin d’amour qui n’en valait pas la peine et à la mort de sa mère. Il m’avait dit :- « ma petite Flo, on est tout seuls maintenant ». Ce sont ses paroles qui ont déclenché mes pleurs. Il l’a rejointe cinq ans plus tard...
Il était triste, fatigué, il avait honte de son état. Ses doigts étaient engourdis et tremblaient un peu. Sa si belle écriture avait changé. Elle était plus hésitante, inégale. Pour le premier anniversaire de Cécilia, nous avons organisé un déjeuner à la maison. Nous étions sept autour de la table, et lui était seul dans un fauteuil, un peu à l’écart. C’était l’époque où il enchaînait mycoses de la bouche et infections, douleurs et odeurs. Il a failli aller s’allonger mais est finalement resté avec nous.
Sous les brûlures répétées des rayons, toute sa gorge s’était rétractée d’un côté et lui avait complètement déformé le palais. J’avais vu, avec une lampe électrique. Etonnement, il avait bien voulu que je regarde. Il avait perdu de sa pudeur, affrontait sa maladie en face, acceptait d’en parler. Il avait consulté mais là encore, les différents médecins ne s’accordaient pas sur la gravité ou non de la chose. Alors on n’a rien fait.
Nous ne savions pas bien, Chantal et moi, s’il fallait le secouer un peu ou le plaindre. Alors nous alternions selon nos humeurs. C’est difficile d’évaluer la douleur d’un autre. Surtout d’un autre qui a toujours eu l’habitude d’exagérer ou de grossir les faits. Et puis il y a la durée. Au bout de huit mois de souffrance diverses sans aucune amélioration visible, on se lasse de « tenir le coup ». Mon père était un impatient, il se lassait rapidement des nouveautés. Il fallait que tout aille vite et bien. C’est la raison pour laquelle en un an, il avait commencé et arrêté l’apprentissage du golf. Il n’était pas devenu champion tout de suite, ça l’énervait. Pourtant, il avait investit dans le matériel, comme toujours. De même, il avait cultivé des tomates pendant un été, sur son balcon. Il était fier de sa production, il l’avait même photographiée, et nous en avions tous mangé. L’année d’après, pas de tomates. Pourquoi ? Cela l’ennuyait. Il fallait arroser, tailler...
Il venait de se mettre à l’informatique. Souris, clavier, écran, logiciels... il apprenait tout dans l’ordre et consciencieusement. Plus tard, il pourrait enfin « surfer sur le Web ». Il suivait ses méthodes et faisaient ses exercices pratiques. Il avait de bonnes notes et en était très fier.
Sur un grand miroir, il avait écrit la liste de tous les gens qui pensaient à lui, qui prenaient de ses nouvelles, qui l’aidaient. Il se réjouissait d’en ajouter au fil des semaines. Il me disait :
- « Tiens, tu sais pas qui m’a appelé ? ». Jeu des devinettes jusqu'à ce que je trouve.
Je venais enfin de le convaincre de prendre une femme de ménage. Cela le soulageait. Il était content de voir son appartement tout propre.
Les résultats de l’hôpital étaient encourageants. En principe, le crabe était maîtrisé. Il ne restait plus qu’à attendre d’aller mieux.
D’ailleurs il a confié au médecin qu’il ne se serait pas senti capable de supporter tout cela une seconde fois. Il m’a parlé de suicide plusieurs fois. Troublée, j’en ai touché un mot à ma mère qui l’a sermonné et lui a fait jurer de ne jamais faire une chose pareille, au moins pour moi.
J’étais peinée de le voir déprimé et hanté par de telles pensées, mais plutôt rassurée par les résultats des examens. J’avais hâte qu’il recommence à bouger un peu et qu’il vienne me voir à mon bureau. Quand je travaillais près de chez lui, il passait me voir presque tous les jours. Je ne le lui disais pas, mais j’étais contente. La calandre de sa voiture, le bruit du moteur reconnaissable entre mille, même dans le vacarme de l’avenue Charles de Gaulle, un petit coup de Klaxon et je bondissais hors de mon agence pour l’embrasser. Parfois il rentrait le premier, allait saluer mes collègues, leur disait deux ou trois bêtises et revenait vers moi. Il ne restait jamais longtemps, mais c’était un petit clin d’œil qui me manquera jusqu'à la fin de mes jours.
Chantal est partie en vacances, alors je lui ai prêté le chat pour lui tenir compagnie quelques semaines.
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| mardi 23 mai 2006, a 23:12 |
| Chap 4 - Mon chat |
Depuis toute petite, et comme tous les enfants, j’aimais les animaux. Il n’a jamais été question d’avoir un chien. Trop compliqué. J’aurais adoré un chat mais ma mère ne les supportait pas. Elle devenait hystérique si la queue de l’un d’eux la frôlait. Je l’ai même vue renverser une table dans un restaurant en plein air, croyant qu’un minet l’avait effleurée. En réalité, c’était moi. Je le lui ai dit (toujours mon sens de la franchise...) et j’ai pris une claque devant tout le monde. Donc, inutile de penser au chat tant que ma mère vivrait sous le même toit... Aujourd’hui, elle en a un noir qui s’appelle Tysha. C’est plutôt lui qui l’a apprivoisée. Allez comprendre les femmes...
Pour combler mon besoin infantile de materner, j’ai eu des artémia salina. Ce sont des minuscules œufs fossilisés offerts à l’époque par PIF Gadget qui revenaient à la vie quand on les mettait dans l’eau. Ce n’était pas très rigolo car microscopique. Après leur mort, qui a eu lieu rapidement puisque la taille de ces individus rendait impossible le remplacement de l’eau, très vite, nous avons racheté un poisson rouge pour rentabiliser l’aquarium, puis deux. Pas très facile à câliner, le poisson...
J’ai eu des tortues aquatiques. Elles étaient six. Mon excessif de père leur jetait un steak haché entier dans l’aquarium (grand aquarium acheté pour la circonstance car le bac en plastique, celui avec l’escalier à tortues et le petit palmier vert fluo était vite devenu trop étroit). Elles ont rapidement fait chacune la taille d’une main. Ma chambre sentait l’eau croupie mais j’avais mes créatures. Quand le week-end, nous changions l’eau, elles s’ébattaient joyeusement pendant un quart d’heure dans la baignoire. C’était assez drôle. J’ai aussi eu un triton, joli lézard d’eau. Il a été mangé en quelques jours. Il a eu beau se carapater sous le bulleur de l’aquarium commun, les carnassières ont fini par le débusquer. Parfois, le samedi, papa et moi leur achetions des néons, ces petits poissons bon marché qui nagent très vite et sont légèrement fluorescents. Les tortues passaient leur journée à leur nager derrière, se préparant à un bon festin. Le dimanche soir, il n’y en avait plus un seul. C’était cruel, certes, mais mieux que la télévision. Et les enfants sont souvent cruels, surtout quand ils sont deux ! Après tout, nous ne faisions que respecter la chaîne alimentaire de l’écosystème.
Mais elles étaient devenues vraiment trop grosses, alors nous les avons revendues au marchand.
Puis il y a eu le divorce.
Pas d’animaux pendant ces temps troublés.
Une fois que nous fûmes installés, j’ai eu un oiseau, un joli canari jaune qui est mort très vite et qui a été remplacé aussitôt. Je n’avais toujours pas de chat, mais je grimpais petit à petit dans l’échelle de l’évolution. Je ne perdais pas espoir.
Un jour, non loin de mes dix huit printemps, lui et moi nous promenions main dans la main sur les quais de la Seine. Soit dit en passant, je n’aimais pas qu’il me tienne en public. Certaines personnes nous regardaient comme si j’étais sa « poule » et ça me gênait. Je faisais beaucoup plus que mon âge. Lui était plutôt fier.
Les marchands d’animaux étaient nombreux et nous rentrions dans les boutiques, juste pour voir. C’est là que nous avons vu un adorable félin, tout gris avec des yeux jaunes et un pelage soyeux. « Papa, regarde ce chat comme il est beau. S’il te plaît, j’en veux un. Je te promets que je m’en occuperai. »
Il n’a pas pu s’empêcher de le trouver superbe. Comme il était hors de prix, il m’a dit qu’il était d’accord pour un chat. Mais uniquement le même que celui ci, et je devrais le payer toute seule. Cela correspondait à un mois d’un bon salaire. Evidemment, je ne pouvais pas. Il était malin mais les chiens ne font pas des chats, donc moi aussi j’étais maligne et je n’avais pas dit mon dernier mot. J’ai réussi à trouver un élevage de Chartreux, vendant les mêmes en moins cher. Et j’ai eu mon chat ! Dix huit ans d’attente mais FOSTER était celui qu’il me fallait. Bien sûr, mon père aurait pu dire non au dernier moment mais je le soupçonnais d’être lui aussi tombé amoureux de ce matou et d’avoir trouvé une simple parade pour ne pas perdre la face.
J’ai passé des nuits formidables, le nez dans la fourrure de mon ronronneur et la main sur son dos. J’ai toujours eu besoin de toucher les choses. J’avais enfin exaucé mon désir de câlins.
J’ai rencontré Manuel trois mois plus tard, j’ai donc pris l’habitude d’abandonner mon félin quelques nuits par semaine pour un matou plus humain.
Quand j’ai déménagé définitivement avec mon futur mari, dans une maison avec jardin, j’ai emmené mon chat. Il avait deux maisons : chez nous, et chez papa pendant les vacances et certains week-ends.
C’était drôle, il avait deux personnalités totalement différentes selon la maison qu’il habitait. Chez nous vif, aventureux, grimpant aux arbres, miauleur et peu difficile sur les repas. Chez papa lymphatique, traîne moquette, exigeant et silencieux. Il avait ses habitudes et ses tics. Papa l’appelait Moumouche et lui grattait les oreilles. Il lui achetait du steak, comme aux tortues.
Je l’appelais Foster, lui caressait le menton, et lui donnais des croquettes de régime. Deux vies...
Après la naissance de Cécilia, je l’avais délaissé un peu. Après tout, ce n’était qu’un chat.
Mais quand papa est mort, il était seul avec lui. Depuis je le regarde différemment. C’est comme si son âme renfermait un peu celle de mon père.
Et pourquoi pas ?
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| mardi 23 mai 2006, a 23:11 |
| Chap 5 - Ses défauts |
Mon père était bourré de défauts.
Il était bruyant. Il parlait toujours fort et écoutait la télé et la radio à tue-tête. Il avait installé chez lui des radios dans toutes les pièces. Bien entendu, il les allumait toutes en même temps. Cela me rappelle le jour où mon mari lui a demandé ma main. Il s’était bien habillé, m’a demandé de m’assurer que mon père était bien là, puis est parti avec ses gants « beurre frais » dans la poche. Il a sonné, le cœur battant à l’approche de ce moment unique et solennel. Papa lui a ouvert la porte, hirsute, pas rasé et en short délavé. Il était en train de passer l’aspirateur. Ajoutez la radio braillant des publicités stupides et l’air ahuri de mon père, la situation était cocasse ! Manuel lui a dit qu’il avait quelque chose à lui dire, lui a demandé de s’asseoir et lentement, a sorti ses gants de sa poche pour les enfiler. Les yeux de mon père étaient de plus en plus ronds.
Il nous a avoué après avoir cru qu’il venait l’étrangler ! ! ! (avec des gants blancs...)
Quel soulagement, ce n’était que la main de sa fille. Il a accepté avec joie et ils ont bu une bière ensemble. L’un hirsute et rassuré, l’autre chic et amusé.
De l’autre côté, la radio braillait toujours.
Mon père était brusque souvent, tout en sachant être délicat parfois. Quand il remplissait le lave vaisselle, il lançait presque les assiettes dedans, ce qui fait qu’il en cassait beaucoup plus souvent que le commun des mortels. De même, lorsqu’en revenant du marché il plaçait les œufs dans le compartiment spécial du frigo, il en broyait régulièrement un. Mais ce n’est pas un gros défaut...
Il était roublard, infidèle, tricheur et menteur. Pas trop avec moi, mais souvent avec les autres. Petit, il avait fabriqué et utilisé des faux tickets de pain, bien avant la photocopieuse couleur ! Dans ce cas c’était pour la bonne cause mais il a sûrement fait d’autres « copies » moins pardonnables. Jamais de faux billets, malheureusement...
Quand il n’exagérait pas une situation, il en inventait une pour les besoins de l’histoire. Il racontait depuis quelques années qu’en plus du Maroc et de l’Algérie, il avait « fait » l’Indochine. D’ailleurs il était passionné par tout ce qui s’y rattachait. J’en ai un jour parlé à ma mère qui m’a assuré que c’était faux. Elle a quand même vécu vingt cinq ans avec lui !
Bizarre bizarre...
En rangeant ses papiers, j’ai découvert deux livrets militaires. Un faux avec l’Indochine, et l’original sans. Pourquoi ?
A mon avis, quand il a rencontré Chantal en Thaïlande, il s’est vanté de ses exploits réels et en a rajouté sans imaginer que leur histoire deviendrait sérieuse. Il s’est ensuite englué dans son mensonge, ne pouvant plus revenir en arrière. De peur de devoir en parler devant nous deux, il s’est senti obligé de me faire croire aussi à son histoire.
Le faux livret ? Il est assez ancien. Peut-être un pari ?
On ne le saura jamais.
Je ferai mon enquête quand même.
Il était égoïste. Seule sa sphère de proches comptait. Il aurait volontiers écrasé les autres. Depuis sa maladie, il s’était ouvert davantage aux autres. Mais avant, c’était quelque chose !
Le jour même de l’enterrement de ma grand-mère maternelle, nous étions en vacances en Grèce. Il avait bu un peu trop d’Ouzo et avait fait une sortie magistrale à ma pauvre maman : « Qu’est-ce que tu as ? Tu fais une tête d’enterrement ». C’est vrai, j’y étais.
Il avait toujours raison et était vantard. Quand quelqu’un d’autre faisait quelque chose, c’était forcément nul si ce n’était pas la même chose que ce qu’il aurait fait dans une situation semblable.
Il mettait toujours son grain de sel là où on ne lui demandait rien. Quand il venait à la maison, c’était plus fort que lui, il voulait déplacer les meubles et les objets. « Si j’étais vous, je mettrais ça là... ». Cela finissait toujours mal, bien entendu. Pour en venir à bout, j’étais obligée de lui dire que son appartement était décoré n’importe comment et que je ne voulais surtout pas faire la même chose chez moi. Parfois il en convenait, mais rajoutait « Oui, mais ça serait encore plus joli si vous mettiez ça là ! »
Il changeait d’avis trop vite. Quand j’ai acheté ma FIAT, il m’a dit que c’était la dernière des âneries.
Il l’a vue, il l’a conduite, et a embêté Chantal pendant des semaines pour qu’elle achète la même, tellement cette voiture était géniale. Quand j’ai eu des petits soucis mécaniques, il est revenu à son idée de départ. Seules les voiture allemandes et japonaises étaient dignes d’intérêt.
Ce trait de caractère pouvait être fatigant...
Il était sans gêne et sans manières. Et refusait d’adopter celles de ceux qui en avaient. C’est bien de dire ce que l’on pense, mais ça dépend de ce que l’on pense... Il dérangeait, choquait parfois, et je pense qu’il aimait ça.
Le jour de nos fiançailles officielles, il est venu déjeuner à la campagne chez mes beaux-parents qui eux, sont assez conventionnels et ne connaissaient pas encore le phénomène. Au début du repas ma belle-maman lui a tendu la main en disant « Michel, je vous sers ? », « Oui, » a t-il répondu « servez moi Danielle, j’aime que les femmes me servent, je suis de la race des seigneurs. » Là aussi, j’étais recroquevillée sous la table...
Il était grossier comme les hommes savent l’être. Des injures en cascade quand tout n’allait pas comme il voulait.
Il parlait l’argot souvent, c’était plutôt drôle. Sur les cartons que j’ai retrouvés à la cave, il était écrit : fringues, pompes, dossier toubib, frocs. Les nez étaient des tarbouifs, les chiens des clébards et les filles des gonzesses !
Lorsqu’il demandait quelque chose, il oubliait systématiquement le « s’il-te-plait », avec moi comme avec les autres.
- « Té, passe moi le sel. »
Il critiquait toujours les autres sur leur physique. Une telle était « monstrueuse », l’autre avait « un tarbouif terrible » et celle-ci était « plouc ». De l’un de mes amoureux dont j’avais laissé la photo à son attention sur la table de la cuisine en rentrant tard un soir, il avait dit, le lendemain « il est bien mais il a les deux yeux dans le même sens ». J’étais vexée ! Ca ne voulait rien dire mais j’avais compris qu’il y avait quelque chose qui clochait ...
De notre maison, il n’a jamais dit de bien. Bien sûr, si nous avions eu un million de plus, nous aurions choisi plus grand et ailleurs, mais cette maison était très bien pour débuter. Lui qui a été locataire toute sa vie, il exagérait un peu !
J’étais la plus belle, mais il me disait souvent que j’étais maigre comme un coucou et que mes cheveux étaient trop longs.... D’ailleurs, depuis, je les ai coupés et je suis bien obligée d’avouer qu’il avait raison...
Il était excessif. Il était du genre à faire toujours plus, à appeler les gens pour les remercier parce qu’ils avaient envoyé une carte pour le remercier de la sienne ! Quand il faisait quelque chose, il le faisait trop. Il ne savait pas s’arrêter.
Il était dépensier. Dès qu’il avait un peu d’argent de côté, il achetait quelque chose du même montant. Jamais de dettes, mais jamais de réserves.
Le chat de nos voisins venait très souvent taquiner le nôtre. Parfois, ils se battaient même assez durement, mais il était néanmoins débrouillard et attachant. Papa me disait tout le temps qu’il fallait le tuer. Sans commentaire...
Il disait lui-même que si ses grands-parents, qui l’ont élevé, ne l’avaient pas remis dans le droit chemin, il aurait été bandit ou truand.
Je paierais cher pour côtoyer à nouveau tous ces défauts...
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| mardi 23 mai 2006, a 23:11 |
| Chap 6 - Ses qualités |
Heureusement pour lui et pour nous, il était aussi bourré de qualités. Sinon, il aurait été totalement infréquentable.
Il était drôle. Son côté moqueur était très attachant. Pas un humour très fin à l’anglaise, plutôt à l’américaine tarte à la crème. Il riait d’un rire gras et communicatif.
Il avait un don artistique certain : dessin, peinture, bois. Je suis sûre que s’il avait voulu s’investir dans ce domaine, il aurait pu devenir quelqu’un. Il avait l’idée et la technique.
Il était charmeur. Malgré son âge et ses défauts, ses conquêtes avaient toujours entre vingt et quarante ans et un physique agréable. Il aimait les femmes, les flattait et elles le sentaient. Il savait leur parler. Il avait de l’allure quand il voulait en avoir. Il était grand, très mince, très brun jusqu'à cinquante ans, puis grisonnant avant de devenir blanc. Il s’est longtemps teint les cheveux, toujours la peur de vieillir...Mais les teintures étaient mal faites, car bien entendu, il ne respectait pas les modes d’emploi. Il laissait poser moins longtemps qu’il n’était préconisé, ne mettait pas le fixateur... Alors, il se retrouvait parfois avec de drôles de résultats, des couleurs qui viraient au bleu ou au vert au soleil, sans parler du chlore des piscines, en été, qui avait un effet carrément catastrophique ! Un jour, il a abandonné et a décidé d’assumer ses cheveux blancs. Il n’en n’avait pas moins de charme. Il ne faisait pas du tout son âge. J’ai également appris qu’il l’avait gardé secret vis à vis de beaucoup de gens, qui en ont pris connaissance avec le faire-part. Il s’habillait jeune, casquette, jean et blouson. Jamais ridicule. Sa voix était grave, forte, reconnaissable entre mille, avec un fort accent du Sud-Ouest. Il avait de jolies mains, de longs pieds fins et des jambes musclées alors qu’il ne faisait que de la voiture... Il sentait bon. Sa démarche était assurée et rapide, ponctuée de grandes enjambées viriles. Un grand nez, dont j’ai un peu hérité, malheureusement, et des yeux marrons que j’ai décidé de garder au plus profond de mes chromosomes. Rien de très spécial, finalement, mais il avait un physique dont on se souvenait. Un mélange de Giscard d’Estaing, de Gainsbourg, de Belmondo et de Roger Vadim.
Il était attentionné comme personne. Pas un anniversaire ou une fête qui ne soit accompagné de son cadeau et d’une lettre. Pas une visite sans un petit cadeau, même pour le chat qui avait droit à son bout de viande. Il venait avec son petit sac plastique et déballait devant moi, solennellement. Il pouvait s’agir de choses insignifiantes, des vieux journaux télé au cas où je veuille découper quelque chose, du courrier publicitaire adressé à mon nom chez lui, un article de journal, ou un petit gâteau, son arrivée prenait un air de fête. Au bureau, il m’apportait presque tous les jours un pain aux raisins et un au chocolat. Heureusement que je n’ai pas tendance à grossir... Il avait trouvé un jour, dans les Yvelines et par hasard, une boulangerie où les pains aux raisins étaient les meilleurs de la terre (avis tout à fait personnel). Je lui avais fait part sans arrière pensée de cette appréciation. Et bien toutes les semaines, il faisait le trajet pour aller me les acheter là bas !
Il était toujours prêt à nous rendre service, à Chantal et à moi. Un problème de voiture ? il était là. Un problème de maison ? Il arrivait.
J’avais récemment demandé à mon mari de m’acheter une petite radio au Japon. Il l’a fait, mais elle n’a jamais daigné fonctionner. Mon père en était chagriné. Sans autre motif que de me faire plaisir, malade et faible, il est allé m’en acheter une. C’était son dernier cadeau. Inutile de préciser la valeur qu’elle a pour moi...
Il était bricoleur et malin, très pointu en électricité, électronique, vidéo...etc. Il avait tous les outils qu’il fallait et l’ingéniosité en plus. Rien ne lui résistait très longtemps. L’objet était collé, soudé, scotché, coupé, attaché, démonté, ou remonté, mais en tous cas réparé pour de bon.
Il était vraiment solide. J’ai appris que vers vingt ans, au Maroc, il avait marché longtemps dans le désert pour chasser. Par chance, il a croisé un oued et a bu à grandes lampées l’eau fraîche des montagnes. Quelques mètres plus loin, en remontant le lit de la rivière afin de trouver un endroit où traverser, il a soudain aperçu une drôle de forme. Tout bien examiné, c’était un âne en décomposition qui obstruait à moitié le cours d’eau. Sans commentaire. Il n’a même pas été un peu malade.
Beaucoup plus tard, un jour d’été à la campagne, il avait taillé des arbres et des ronces. Il était coupé de toutes parts, surtout aux pieds car il était en maillot et simples tongs. Quelques jours après, il s’était plaint de douleurs entre deux orteils. Nous n’avons pas réussi à le décider à aller chez un pédicure. Il a voulu voir tout seul ce qu’il avait et a commencé à se « charcuter » le pied. Quelle ne fût pas sa surprise de découvrir, entre ses deux doigts de pieds, une petite pousse d’arbre ! La feuille principale, vert tendre, était roulée et avait eu des difficultés à percer la peau, d’où les douleurs. Une graine avait dû pénétrer dans sa chair par une écorchure. Personne n’a jamais vu une chose pareille. Je ne sais pas s’il avait la main verte, mais il a failli avoir le pied !
Il savait beaucoup de choses, et donnait l’impression de savoir même quand ce n’était pas le cas. Quand j’avais une interrogation, je n’avais qu’à demander à papa. Il saurait forcément. Plus jeune, j’avais un tableau blanc effaçable derrière ma porte de chambre. Une question un peu technique ? Nous allions au tableau et il m’expliquait comment ça marchait. Tout devenait beaucoup plus clair. A mon tour je pouvais l’expliquer et passer pour une pro de la technique. Les cages de Faraday et les dessins en perspective n’avaient plus de secret pour moi. A un collègue ingénieur qui m’a dit il y a quelques années « éteins la lumière à la cave », j’avais répondu que le néon s’usait plus en s’allumant et s’éteignant plusieurs fois qu’en restant allumé. Il avait été soufflé qu’une fille jeune et frivole sache cela.
Mon mari aussi sait beaucoup de choses. Mais pas les mêmes. Ils étaient complémentaires et se respectaient dans leurs propres domaines.
Il était curieux et communicatif. Il s’intéressait à plein de choses. Je pouvais lui parler de tout et de rien, de mes histoires de cœur, de mon travail. Il m’écoutait avec attention. D’ailleurs, je lui disais tout. Je ne lui ai jamais rien caché, sauf ma première et seule cigarette. Je n’avais de toutes façons pas envie de continuer, ça l’aurait inquiété pour rien. De ce fait, il avait confiance en moi puisqu’il savait tout de mes agissements. Quand j’avais la permission de sortir à Paris le samedi soir avec des copines, il me disait trois heures. J’essayais de négocier, mais si je n’avais pas le dessus, à trois heures pile, j’étais là.
Lui aussi me racontait tout ou presque. J’étais habituée donc jamais choquée, mais en y réfléchissant bien, ce n’était pas des confidences à faire à sa fille...
Il était sécurisant et protecteur. Je savais qu’avec lui je ne risquais rien. Il aurait tué cent fois pour me défendre ou me venger.
Il était généreux. Le plus gros morceau de viande était toujours pour moi. La meilleure place aussi.
Il était intelligent, vif d’esprit et sans doute opportuniste. Son éducation n’a pas été pour grand chose dans ce qu’il est devenu, ingénieur commercial autodidacte. Il s’est fait tout seul.
Il était ordonné, clair, précis. Il faisait des listes, des modes d’emploi, des casiers dans ses tiroirs pour ranger ses chaussettes par couleur et des tableaux ou graphiques de toutes sortes. J’ai le même penchant, je sais maintenant d’où cela vient...
A sa mort, j’ai trouvé un registre dans lequel il avait tout répertorié. Qui prévenir, quoi résilier, comment, où chercher quoi...
Il me l’avait montré avant mais je ne voulais pas y prêter attention plus que ça.
- « Allez, lisons le ensemble, ma nounouche, ça fait pas mourir ! »
Bien entendu, je ne peux pas regarder ce document sans pleurer.
Il m’adorait.
Sa qualité principale, c’était bien sûr d’être là, d’exister. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:10 |
| Chap 7 - Notre langage |
Il y a quelques mois, je sortais d’un cinéma avec Manuel. C’était un film triste. Je lui ai dit, spontanément, « c’est pleurique, hein ? ».
« Quoi ? »
Bien sûr, je ne lui avais jamais parlé comme ça. C’était notre langage, à mon père et moi.
Il n’y avait pas grand chose. Seulement quelques mots que nous utilisions sans même nous en rendre compte. Pas pour coder ni cacher. Juste comme des néologismes qui nous avaient paru drôles.
Triste se disait donc « pleurique ».
La pluie annoncée se disait « va pleuver »
Quand j’avais un vêtement qui me moulait le derrière, j’étais « culière ».
Mouillé, « mouillique », quelle différence ?
Les gâteaux apéritifs étaient nommés « gnama gnamas », ce qui était finalement assez imagé. Les autres gâteaux s’appelaient des « gatman ».
Il employait aussi beaucoup de mots arabes : zouin, la énine, chouf, ralouf, mendich flous...
Et parfois une phrase, toujours la même, en espagnol « Tiene usted la gasolina ». Il la disait comme ça, sans raison particulière. Le chat était aussi « El gato ».
Le tout avec l’accent du Sud-Ouest. Il ne savait pas dire « avec ». C’était « avé ».
D’ailleurs, à propos de son accent, je me souviens d’une anecdote amusante. Jusqu'à dix ans environ, je ne me rendais pas compte qu’il avait un accent. C’était sa façon de parler, c’est tout. Une camarade de classe a un jour appelé à la maison mais je devais être à l’extérieur avec ma mère. Le lendemain, elle m’a dit « j’ai appelé chez toi, j’ai eu quelqu’un, sans doute ton père. Il avait l’accent du sud ». Et très sûre de moi, je lui ai répondu qu’elle s’était certainement trompée car mon père n’avait pas d’accent, mais alors pas du tout ! Pourtant, il fallait vraiment être sourd pour ne pas s’en apercevoir...
Lorsque il me téléphonait pour me donner les noms des films du mois qui passaient sur Canal +, afin d’enregistrer ceux qui me plaisaient, il me faisait hurler de rire ! Il prononçait exprès tous les noms anglais à la française , en accentuant bien chaque syllabe. Il me les lisait exactement comme si c’était du français. Parfois, je ne comprenait même pas le titre du premier coup, tellement il était déformé.
Venaient ensuite tous les petits noms dont nous nous affublions : Zouzou, Kékébu, Zézébu, Nounouche, petit moelle ( comme de la moelle de bœuf ? Je n’ai jamais compris pourquoi) gnougnou, papounet...
Quand il m’achetait un cadeau, je lui demandais ce que c’était. Il me répondait invariablement « c’est bleu ». C’était devenu un jeu. Nous y « jouons » encore avec Chantal. Elle seule peut comprendre.
Il me disait souvent qu’il m’aimait, mais aussi, tout simplement « I Love ». Je n’ai jamais réussi à lui faire dire le « You ». C’était son anglais à lui.
Une langue finalement assez riche et difficile à décoder pour le non initié...
Sur mon portable et depuis que je lui avais appris à le faire, il m’envoyait souvent des télémessages, à plus forte raison pour les grandes occasions. J’avais un papa moderne.
De son vivant, je n’avais pas envie de les effacer car c’était un clin d’œil qu’il me plaisait de relire de temps en temps. Aujourd’hui, il faut bien que je me résolve à le faire car c’est un déchirement à chaque fois que je tombe dessus.
Pour ne pas les perdre définitivement, je les inscris ici :
1er décembre 1998 - 9h38
Bonne fête ma poupette chérie. Bisous de ton papa.
1er janvier 1999 - 14h28
Bonne année ma petite bibiche et tous mes meilleurs voeux pour vous deux. Bisous.
26 octobre 1999 - 17h01
Bonjour mon joli bébé. Je suis KO. Je suis brûlé à vif dans le cou et aujourd’hui c’est l’enfer. Soigne toi bien mon poussin. Ton papa qui t’aime très très fort.
31 décembre 1999 - 20h21
Bonne année ma petite fille chérie. Je vous souhaite beaucoup de bonheur. Tous mes voeux mon trésor. Je t’aime et je pense très fort à toi ce soir. Bisous. Papa
1er janvier 2000 - 11h52
Merci de tes voeux. Fais la fête mais repose toi aussi ma poupée. Tu en as besoin. Je t’aime et je pense à toi très fort. Ton papa.
J’imagine ses doigts maladroits sur le minuscule clavier de son téléphone portable...
Ce ne sont que des cristaux liquides sur un petit écran de technologie japonaise, mais pour moi, ils signifient tout l’amour du monde. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:09 |
| Chap 8 - Un rêve étrange |
Dans la nuit du mardi au mercredi, fin avril, j’ai fait un rêve étrange. Mon père et mon beau père étaient assis côte à côte et je leur donnais des coups de batte de base-ball sur la tête, de toutes mes forces.
En me réveillant, j’étais triste et mal à l’aise. J’ai attendu impatiemment dix heures et demie pour appeler papa. Il dormait beaucoup et nous avions convenu que je ne l’appellerais jamais plus tôt pour ne pas le déranger. Je n’aime pas rester sur une mauvaise impression. Aussitôt, il m’a dit avoir passé une nuit affreuse. Il a eu très mal à la tête et s’est levé cinq fois pour prendre des médicaments. Ca venait juste de passer. Je lui ai raconté mon rêve. J’avais l’air plus troublée que lui.
J’ai également appelé mon beau père, mais il avait bien dormi ! Tant mieux.
Simple coïncidence ou transmission de pensée ?
Ce rêve serait tombé aux oubliettes s’il n’y avait pas eu l’issue fatale juste après. Aujourd’hui, impossible de l’oublier.
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| mardi 23 mai 2006, a 23:08 |
| Chap 9 - Notre dernière entrevue, notre dernière conversation |
Le samedi 22 avril, nous sommes allés passer le week-end en Bretagne, Manuel, Cécilia et moi. Comme d’habitude, au moment de partir, nous étions très en retard, étant incapables de faire vite s’il n’y a pas une horaire précis à respecter...
Nous devions passer presque devant chez papa. J’ai attendu d’être tout près pour demander à Manuel de s’arrêter cinq minutes afin que je monte lui faire une bise. Il a tout d’abord rechigné, prétextant que nous étions suffisamment en retard, puis devant mon regard de chien battu, il a finalement fait le détour. Heureusement ! Je crois que sinon je ne lui aurais jamais pardonné a posteriori. J’ai donc téléphoné pour prévenir que je passais. Mon père a eu une minute d’hésitation. Il n’était pas habillé, pas lavé, il n’avait pas envie que je le voie ainsi. J’ai dit que je m’en fichais et que je passais quand même, mais seule. En effet, il était tout rabougri, le dos voûté, avec un jean trop grand et un maillot de corps bleu marine, un peu râpé. Il avait mal à la bouche. Il était faible. Je l’ai embrassé, nous sommes restés debout dans l’entrée pour ne pas nous attarder, j’ai dû lui dire quelques banalités, il a dû me répondre d’être prudente sur la route, et je suis repartie vers de nouvelles aventures. Je ne savais pas que c’était la dernière fois que je le voyais. Si je l’avais su, qu’aurais-je fait ? Je serais restée à ses côtés jusqu'à sa mort, bien sûr. Mais je crois que ces moments doivent être affreux, finalement. On ne peut pas savourer ces instants qui sont les derniers à leur juste valeur. Que se dit-on ? On ressasse des souvenirs ? Quel supplice de devoir dire adieu à un être que l’on adore. Il vaut peut-être mieux ne pas le savoir, et vivre cette dernière fois comme les autres. La meilleure philosophie reste cependant de vivre chaque jour comme s’il était le dernier, sans tristesse ni amertume, en profitant simplement du bonheur de vivre.
Vendredi 28 avril 2000, je suis rentrée comme d’habitude à la maison vers vingt heures. Voici ce dont je me souviens de nos trois dernières conversations.
20h50
« Coucou papounet. »
« Bonjour mon zouzou. J’ai mon film qui vient juste de commencer. Tu me rappelles après ? »
« Oh... non. Je suis fatiguée et je voudrais me coucher tôt. »
« Bon OK. Bonne nuit zouzou »
« Bisous. »
21h
« C’moi. Je suis en plein film. Je peux t’appeler quand même après ? ça me ferait plaisir »
« OK OK, si tu veux. Bon film et à tout à l’heure »
23h30
« C’moi. Tu dors pas ? »
« Non, bientôt. Comment vas ? »
« Je suis fatigué et j’ai mal à la bouche. Je vais me mettre au lit avec el gato.
Je t’aime. Tu le sais hein ? »
« Oui mon papa. Moi aussi je t’aime. Dors bien, repose toi bien. Je te promets de ne pas te taper dessus cette nuit. Je t’appelle à dix heures et demie comme d’hab. »
« Bonne nuit ma nounouche »
C’était la dernière fois que je parlais à mon père.
Même si je l’avais su, je lui aurais dit presque la même chose. Pas de regret. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:07 |
| Chap 10 - La semaine la plus triste de ma vie |
Ce samedi là, le 29 avril 2000, Manuel s’est levé comme d’habitude vers huit heures trente pour s’occuper de Cécilia.
Oh mon Dieu, comme j’aimerais ne jamais avoir vécu ce jour affreux...
A neuf heures, le téléphone a sonné.
Je ne dormais pas mais je me suis demandée quel était le c.. qui appelait à cette heure là.
Le répondeur s’est déclenché. J’ai entendu la voix tremblante de Chantal qui me demandait de la rappeler chez Papa. (Ils faisaient « appartement » à part)
Je n’ai pas eu le temps de bondir hors du lit et de décrocher. J’ai enfilé frénétiquement un peignoir et j’ai fait le numéro, ne voulant rien imaginer mais le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine.
Elle n’a pu dire que mon nom et a fondu en larmes.
C’est moi qui ai demandé « Quoi, qu’est ce qui se passe...(long temps d’arrêt. J’entendais des sanglots)... Il est mort ? », espérant de toutes mes forces un « non, bien sûr, mais on l’a emmené à l’hôpital » ou quelque chose de ce genre.
Oui. Il était mort. Mon papa, mon père, mon petit papounet adoré. Mort.
Impossible d’y croire.
Et pourtant si.
Les larmes ne venaient pas. Je suis montée quatre à quatre. Manuel avait changé bébé et il la tenait dans ses bras.
J’ai hurlé « Mon père est mort » et je me suis écroulée dans ses bras. Je me sentais anéantie, comme écrasée sous un rocher, incapable de penser que je pourrais revivre normalement après ça.
J’ai pleuré pendant une semaine, jour et nuit.
Entre mes sanglots, je disais souvent - « non, ce n’est pas possible, je vais me réveiller. C’est un cauchemar. »
Manuel m’a déposée chez lui et est parti déposer la petite chez ses parents avant de me rejoindre. Chantal, un voisin et la police étaient là.
Nous avons pleuré toutes les deux en nous serrant très fort.
Ils ne m’ont pas laissé le voir. Il ne valait mieux pas maintenant. J’ai dû aller aux toilettes dans la matinée, en me cachant les yeux pour ne pas voir. Envie de regarder quand même entre mes doigts, mais je ne l’ai pas fait. Je ne voulais pas garder cette image, même si aujourd’hui je l’imagine peut-être pire qu’elle n’était réellement.
Comme je suis allée plusieurs fois dans cette partie de l’appartement, j’ai quand même aperçu involontairement un bout de son pyjama, par terre. C’est tout. C’est déjà trop.
Chantal l’avait vu. Cela suffisait. Un jour, je lui demanderai ce qu’elle a vu. Je ne veux pas nous faire plus de mal maintenant.
Elle l’avait appelé vers 8h. Il ne répondait pas. Elle était venue très vite et l’avait trouvé gisant dans une mare de sang, dans la salle de bain. Il y avait du sang partout sur les draps et sur la moquette.
La police avec l’aide d’un médecin arrivé plus tard a conclu à une mort naturelle.
Ils ont dit que cela avait dû être rapide. Le sang, très rouge, provenait vraisemblablement de la carotide. Quand cela arrive et que le défunt est seul, il y a toujours enquête. On ne sait jamais. Comme mon père adorait les armes et en avait partout, ils ont d’abord pensé au suicide.
Les pompes funèbres ont mis du temps à arriver. Jusqu'à dix sept heures, nous étions là, prostrés dans le canapé. Et je pensais que mon père chéri était à quelques mètres de nous, par terre sur le carrelage comme un chien, froid, mort, et que je ne pouvais pas le voir ni le toucher.
Nous avons passé la journée sur le canapé, à pleurer, à attendre.
Ils sont enfin venus le chercher. J’ai entendu le bruit hideux de la fermeture éclair. J’ai vu un chariot passer, avec une housse grise en plastique, fermée, qui épousait une forme humaine, les pieds, la tête. Ils m’ont proposé de l’accompagner jusqu'à la voiture. J’ai refusé, je n’aurais pas pu.
C’est intolérable, insupportable, atroce.
Il n’y a pas de mots pour décrire cette horreur.
Ceux qui l’ont vécue savent de quoi je parle.
Nous sommes partis et Chantal a nettoyé la salle de bain. Je me demande encore comment elle a pu.
Le ballet des formalités a commencé aussitôt. Prévenir les proches, les amis, les différents organismes, attendre les papiers officiels, rechercher les documents, organiser la messe, l’enterrement, commander les faire-part, les envoyer, répondre aux nombreux appels, décider de tout, pleurer, ne pas dormir, ne pas manger...
La première nuit et les quatre suivantes, en effet, je n’ai pas pu m’endormir. J’avais trop peur du réveil. Vous savez, on se réveille doucement, et dans les limbes du sommeil, on se dit qu’il y a quelque chose qui ne va pas. C’est flou. Et d’un coup, ça devient très net, net et tranchant comme la lame d’un rasoir monté sur un boomerang. Vous le prenez en pleine tête : papa est mort.
Je l’ai néanmoins ressenti dès que j’ai réussi à fermer l’œil, mais un peu de temps avait passé. Je ne l’aurais pas supporté dans les premières vingt quatre heures.
J’ai appris peu avant l’enterrement, qu’il s’était fracassé le crâne en tombant. C’est sans doute pour ça que la poubelle de la salle de bain était brisée.
Nouveau sujet de torture et de tristesse.
Cela n’aurait sans doute rien changé, mais quand même...ça fait mal partout de le savoir.
Le lundi 1er mai, je suis allée choisir la tombe. Papa m’avait parlé quelques jours auparavant de son contrat obsèques. « oui, oui, on a le temps », lui avais je répondu. « Bah ! ça fait pas mourir d’en parler tu sais ma gnougnou » . OK, alors on en avait parlé. Il ne voulait pas d’incinération, par peur d’avoir mal, plaisantait-il. Il voulait être enterré à Puteaux, bien que possédant une place dans un caveau de famille dans le Sud-Ouest, près de Toulouse. Il pensait que personne n’irait jamais le voir là bas. Sans doute avait-il raison. Le contrat prévoyait un cercueil en pleine terre sans monument. Je lui avais promis de lui faire un vrai caveau, isolé et bien propre. Nous devions en reparler prochainement. Il préférait tout régler de son vivant. Il n’en a pas eu le temps. Il a juste écrit en recommandé à la société qui s’occupait de son assurance obsèques dix jours avant sa mort, pour signaler qu’il choisissait Puteaux. Comme s’il avait senti quelque chose...
Chantal et moi repoussions inconsciemment le moment d’aller lui rendre visite au Funérarium. Avant, tout le monde disait La Morgue. Mais ce n’est plus politiquement correct. Aujourd’hui, on va au Funérarium.
Pourtant, nous avions envie de le voir, mais c’est effrayant comme idée. J’avais déjà vu des morts mais peu, il y a longtemps et de loin. Et surtout, je ne ressentais rien pour eux.
Nous savions que ce moment allait être un des plus pénibles.
Le temps était gris, brumeux, humide et frais. Nous avions l’impression que cela nous rendait encore plus tristes. Mais tout bien réfléchi, le soleil n’aurait pas produit l’effet contraire.
Après une attente dans le hall qui nous a paru interminable, on nous a fait entrer dans une petite pièce en sous-sol. L’homme en noir a refermé la porte derrière lui pour nous laisser tranquilles. Triste métier que de voir des gens sangloter sans arrêt. Nous nous tenions par la main, Chantal et moi, tremblantes.
Papa était là, allongé sur un chariot en métal, dans le costume bleu marine que nous avions choisi dans son armoire, les bras le long du corps, la nuque soutenue, les yeux fermés, recouvert par un drap blanc jusqu’au thorax. Je me suis précipitée vers lui pour le toucher, l’embrasser, lui tenir la main. Je n’avais jamais touché de mort. Mais ce n’était pas ainsi que je le voyais. C’était mon père, mon papa adoré, rien d’autre. En le touchant j’ai eu un tout petit mouvement de recul, une appréhension. Drôle de sensation. C’est glacé et dur. La peau accroche sous la main. Comment décrire cela ? Vous avez déjà embrassé un poulet cru qui sort du frigo ? ? ? Moi non plus mais ça y ressemble sans doute.
Je ne trouvais pas sa main, ses bras étaient si maigres qu’ils étaient presque invisibles. J’ai cherché sous le drap. Je l’ai trouvée. Elle était maigre, raide, mais ça restait la sienne. Je l’aurais reconnue entre mille. Je l’ai tenue, réchauffée dans la mienne. Depuis un certain temps, il avait des fourmis dans les mains, et quand nous nous voyions, je les lui massais avec de la crème. Il aimait ça, ça lui faisait du bien. J’ai fait un peu pareil. J’ai cherché la deuxième et j’ai recommencé. J’ai voulu toucher ses pieds, ses mollets, ses oreilles, son nez, ses sourcils...tout ce qui était lui. Je ne pourrai plus jamais le faire après.
Nous avons observé son crâne. Aucune fracture visible en tous cas. Quelques bleus, c’était tout. Cela m’a rassurée.
« Il s’est fracassé le crâne ». Ces mots avaient résonné dans ma tête pendant toutes ces nuits. Dans mon esprit, « fracassé » sous-entendait forcément au moins deux morceaux bien distincts. Mais ici, rien à voir avec l’horreur que j’avais imaginée ces derniers jours.
Je lui ai parlé comme s’il m’entendait : « mon pauvre papa chéri. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Tu as eu mal ? Tu as eu peur ? Au moins tu ne souffres plus maintenant. Tu vois, on est là toutes les deux. Ne t’inquiète pas, on va se débrouiller, on va y arriver. Tu vas nous manquer mais on va y arriver. Sois tranquille. Il y aura plein de monde à ton enterrement. Tu aurais été content de les voir..... »
Nous pleurions. C’était affreux. D’une tristesse inouïe.
Néanmoins j’ai été apaisée de le revoir. Bien sûr, cela n’enlève rien à la peine, mais j’ai enfin pu le toucher, lui parler, m’imprégner de l’idée qu’il était mort. Je comprends maintenant la détresse des familles qui recherchent le corps d’un disparu. Même en étant persuadé du décès de quelqu’un, il doit être très difficile de l’accepter sans l’avoir vu.
Le mercredi, je suis allée au bureau pour régler quelques affaires, comme un zombie. Le fait de voir les gens sourire, parler ou rire dans le métro me donnait encore plus envie de pleurer. Personne ne pouvait comprendre ma détresse et mon malheur. J’ai agi de façon automatique. Rien mangé.
Le mercredi, ma mère est arrivée de Bretagne. Au début, elle n’avait pas dit qu’elle viendrait. Elle m’avait laissé le choix. Je lui ai dit que je ne voulais pas qu’elle vienne pour moi, mais pour lui. Que ressens-tu pour lui ? lui avais-je demandé.
Rien, ou un peu de pitié peut-être.
Alors si c’est ça, ne viens pas.
Deux jours plus tard, elle a décidé d’assister quand même à l’enterrement. Après tout, ils s’étaient réconciliés et ils avaient vécu vingt cinq ans ensemble.
OK.
Nous sommes retournées au funérarium toutes les trois, avec Chantal.
Nous avons pleuré encore. Un peu moins peut-être, il n’y avait plus la surprise. J’ai fait une chose bizarre : je l’ai pris en photo.
Après tout, rien ne m’obligera à regarder les clichés plus tard. Alors que si je ne l’avais pas fait, je n’aurais eu aucun moyen de revenir en arrière un jour. Et puis le fait de le voir comme ça, si maigre, brûlé dans le cou, vieilli me rappelle à quel point il était mal et fatigué. J’ai moins l’impression d’une injustice et plus d’une libération pour lui.
L’enterrement a eu lieu le vendredi matin.
J’ai réussi à dormir un peu la nuit. Je me suis même un peu maquillée pour lui laisser une bonne image. Envie de mettre du noir, couleur de mon âme.
Manuel, ma mère et moi sommes allés le chercher au funérarium. Chantal y était avec sa sœur et son beau-frère. Nous sommes tombées dans les bras l’une de l’autre à nouveau. Encore une épreuve difficile.
On nous a fait patienter longtemps. Une famille algérienne venait aussi chercher une aïeule. Beaucoup d’enfants et d’adultes qui discutaient, téléphonaient et riaient. Gênant.
Nous avons enfin pu le voir.
Il paraît qu’il commençait à sentir très mauvais. Je n’ai absolument rien perçu. Sa barbe avait repoussé un peu, c’est un phénomène que je connaissais mais qui m’a toujours étonnée. Je l’ai embrassé encore et encore. Je n’avais aucune retenue, aucune pudeur, je me foutais de tout.
Manuel a mis son couteau et des photos de nous (Cécilia, Chantal et moi) dans sa poche.
Puis ils sont venus fermer le cercueil. Ils ont rabattu le satin sur ses jambes, son torse, son visage. Ils ont posé le couvercle, l’ont vissé puis scellé. J’aurais tant voulu repousser ce moment. Mais il fallait le faire.
Vision terrible, insupportable.
Adieu Papa, je ne te verrai, ne te toucherai plus jamais...
Chantal et moi l’avons accompagné dans le corbillard.
Je n’avais encore jamais été à un enterrement. J’étais toujours trop jeune ou trop loin. Lorsque ma grand-mère était décédée, j’étais déjà adulte. C’est moi qui ai pris la décision de ne pas y aller : c’était loin, mon père y allait avec Chantal et surtout, je venais d’intégrer une société et j’avais peur de me faire mal voir si je prenais trois jours pour m’y rendre. Cette dernière raison est ridicule, et je regrette a posteriori. Mais au fond de moi, je crois que j’avais peur, peur de voir ça.
Aujourd’hui, je n’avais pas d’autre issue, il fallait affronter ce moment cruel.
L’église Sainte Mathilde était noire de monde. J’ai embrassé, salué, remercié en sanglotant.
Papa n’était pas religieux du tout, mais il devait avoir une petite croyance enfouie quelque part. Il avait donc souhaité une cérémonie religieuse.
Chantal et moi avions préparé un petit texte à lire. Il était trop simple. Nous étions en état de choc, incapables d’écrire un chef d’œuvre dans ces circonstances. Alors Manuel l’avait remanié en gardant le fond. Il nous plaisait mieux ainsi.
Et nous avons réussi à le lire jusqu’au bout, en alternant les paragraphes pour reprendre notre souffle. Je me suis étonnée moi-même. Je ne pensais pas être capable de le faire. Ma voix, le « PAPA » que j’ai prononcé deux fois, résonnaient dans l’église, je voyais les visages des gens aux yeux rougis, mais j’ai réussi. C’était pour lui. Après tout, je lui parlais comme je l’avais fait quelques minutes auparavant.
Je ne suis pas vraiment croyante. Je pense être comme beaucoup d’individus. J’y crois quand ça m’arrange.
Justement, ce jour là, ça m’arrangeait d’y croire. Une âme, un au-delà, une autre vie après. Oui, tout ça devait être vrai. De toutes façons, il était impossible que la vie de mon père s’arrête définitivement. C’était une pensée insoutenable. Alors, ce jour là, j’ai cru en Dieu, de toutes mes forces.
J’ai repris ma place dans le corbillard, seule à côté de mon père pour aller au cimetière.
Il y avait énormément de fleurs. Le soleil s’est mis à briller.
Le trou. Le cercueil dans le trou. Les fleurs jetées dessus une à une.
La suite ne se décrit pas. C’est un classique. Le même scénario, la même peine, la même douleur pour tous ceux qui enterrent un proche.
Comment vais-je pouvoir vivre après ça ? comment survivre à ça ? D’autres ont vécu des situations bien plus tristes ou injustes. Mais ce n’était pas lui, ce n’était pas moi, ce n’était pas cet amour là.
Ce vendredi, j’ai enterré mon père, mon frère, mon meilleur ami, mon confident, et sans doute l’être qui m’aimait le plus au monde.
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| mardi 23 mai 2006, a 23:06 |
| Chap 11 - Mes idées noires |
Le lendemain, nous sommes partis tous les trois, Manuel, Cécilia et moi en vacances aux Canaries.
C’était prévu de très longue date, papa avait organisé une partie du voyage pour nous, et de toutes façons, il fallait que je dorme, que je décompresse. Cela n’aurait rien changé que je reste.
Le voyage s’est bien déroulé. Cécilia était gaie comme un pinson. Elle avait pris toute ma joie de vivre et ne semblait ne rien ressentir ni souffrir de quoi que ce soit.
Je pleurais souvent. Manuel était gentil avec moi. Il m’a même dit un jour : « j’espère que ma fille m’aimera autant que tu l’aimes ».
Je n’ai pas mangé grand chose, mais j’ai dormi comme un loir. Profondément. Sur le dos et la bouche ouverte. C’est d’ailleurs pendant cette semaine que j’ai fait des rêves étranges.
J’ai rêvé qu’il me téléphonait. Je lui disais qu’il ne pouvait pas m’appeler, qu’il était mort. Non, m’a-t-il répondu, j’ai un sursis, j’habite dans l’immeuble, à un autre étage. Mais ne viens pas me voir de suite, je ne suis pas beau. Je suis tout pourri. J’y étais allée quand même et nous avions discuté de tout et de rien. Son aspect ne m’avait pas impressionnée. Je n’avais rien à lui dire de spécial, de toutes façons. Nous étions ensemble, tout simplement.
Une autre fois, je dormais contre lui. Il était chaud et doux. En me réveillant, j’étais collée à Manuel.
J’ai fait plusieurs rêves dans ce genre. Ils se font plus rares aujourd’hui. Je suis trop fatiguée, je ne prends pas le temps de rêver.
Ce qui m’a le plus perturbée pendant ces quelques jours où je n’avais rien d’autre à faire que de penser, c’est le scénario de sa mort.
J’avais des faits réels, dont je me servais pour bâtir une histoire sûrement bien plus dramatique que la réalité.
Les faits :
Son cancer était probablement circonscrit.
Il était néanmoins très faible.
Il souffrait sauf quand il dormait.
Depuis quelques jours, il avait un oedème dans le cou qui lui faisait mal.
Il avait très mal à la tête.
Il avait vu le médecin cancérologue de l’Institut Gustave Roussy le jeudi et ce dernier lui avait dit que tout allait bien.
Celui de l’hôpital Foch, ORL, voulait faire des examens complémentaires mais le premier a dit que ce n’était pas nécessaire.
Il prenait des tranquillisants.
Il a été trouvé par terre dans la salle de bain, toutes lumières allumées. La poubelle était cassée.
Du sang dans son lit, sur sa serviette dans le lit, par terre sur la moquette, dans le lavabo, partout par terre autour de lui.
La poignée de son store de chambre était arrachée.
Ce que j’imagine de pire qu’il a pu se passer :
Il était fatigué parce qu’il était sous tranquillisants. Sinon, il aurait été plus vaillant. Son cancer était bien guéri mais le traitement a été trop fort et a brûlé toutes les veines et les artères qui passaient par là. Le cancérologue le savait et n’a rien fait pour empêcher cette catastrophe. L’autre s’en doutait et voulait s’en occuper. Il n’en n’a pas eu le temps.
Papa s’est mis à saigner un peu en se couchant, ou même un peu avant, comme cela lui était déjà arrivé de temps à autre. Quand nous nous sommes parlé pour la dernière fois, il savait qu’il se passait quelque chose de grave mais il voulait en finir avec sa souffrance. Au lieu de téléphoner, d’appeler au secours, de prévenir à temps, il n’a rien fait. Il a raclé sa gorge pour la dégager. La situation s’est dégradée, il a saigné de plus en plus. Il a paniqué mais s’est dit que sa vie telle qu’elle était devenue ne valait plus la peine d’être vécue. Il n’avait plus la force d’appeler. Il a essayé d’ouvrir la fenêtre pour respirer mais il n’a pas pu. Il est un peu tombé et la poignée lui est restée dans les mains. Il avait peur. Il s’est traîné jusqu'à la salle de bains, a craché dans le lavabo, a vu tout ce sang et est tombé, se brisant la tête sur la poubelle puis le bidet. Mais il l’a sentie se briser. Il a eu mal, terriblement mal. Il s’est tordu de douleur. Il a continuer à saigner et s’est vu mourir. Il a revu sa vie. Il a regretté que je ne sois pas venue le voir plus souvent ces derniers temps. Si nous avions été avec lui à ce moment là, nous aurions pu le sauver. Nous aurions dû le faire hospitaliser. Il a pensé qu’il n’avait pas tout réglé pour sa tombe et a eu peur d’avoir juste son « trou dans la terre » sans rien de plus. Il a dit « merde, merde, merde, je suis foutu ». Il a crié, a appelé mais personne ne l’a entendu. Il s’est bien senti partir. Puis il est mort, seul. Même le chat s’en est à peine rendu compte. C’est arrivé au début de la nuit. Il est resté des heures par terre seul pendant que je dormais tranquillement, sans rien ressentir de spécial, moi qui me croyais si proche de lui.
J’ai mal partout quand je pense à ça.
Une collègue de bureau qui me connaît bien m’a dit un jour qu’il fallait arrêter de se torturer, que cela ne servait à rien et qu’il fallait imaginer la meilleure des fins possibles, se persuader que ça s’était passé ainsi et ne plus jamais revenir en arrière. Jamais.
J’ai essayé. C’est dur mais ça rassure un peu. Je suis en train d’y arriver.
Voilà ce qui s’est donc réellement passé :
Il était fatigué parce qu’il était sous tranquillisants mais aussi parce qu’il luttait contre cette terrible maladie. Personne ne peut jamais être sûr que le Cancer ne va pas revenir, on a une épée de Damoclès au dessus de la tête en permanence. Son hémorragie est un accident qui peut arriver avec ce type de traitement. On ne peut ni la prévoir, ni la prévenir. Cela obligerait à cautériser une artère qui va vers le cerveau et causerait des dommages terribles. Les deux médecins avaient raison, chacun avait sa méthode. Papa était épuisé, honteux de son état. Il ne s’aimait pas comme ça. Avant, il avait vécu soixante dix ans d’une vie remuante, gaie et sans contraintes de santé.
Il s’est couché normalement après m’avoir téléphoné. Il ne m’en voulait pas de ne pas venir très très souvent, il avait compris quelles étaient mes contraintes. Nous nous sommes d’ailleurs écrit une longue lettre à ce sujet il y a quelques mois. Le sujet était clos. Nous nous adorions, point.
Il a commencé à saigner le matin très tôt, en dormant. Cela l’a réveillé. Il était extrêmement soigneux. S’il a tout tâché à ce point, c’est le signe que son hémorragie était très violente et soudaine. De suite, il s’est levé pour aller cracher. Il a craché et a perdu connaissance de suite. Il est tombé et n’a rien su, rien senti. La preuve, c’est qu’il n’a pas ouvert le robinet du lavabo. C’est un réflexe immédiat, pourtant. Donc il n’en a pas eu le temps. En tombant, il s’est assommé. Il serait mort de toutes façons de son hémorragie. Si nous avions été là, ça aurait été affreux car nous n’aurions pas eu le temps de faire quoi que ce soit et nous nous en serions voulu. Même quand cela arrive à l’hôpital, les gens meurent en quelques secondes. La carotide alimente le cerveau et on n’a pas mal quand on saigne ainsi. Il n’avait pas souffert la dernière fois. Dans le cas extrême où nous aurions réussi à le sauver, il serait probablement resté paralysé, ou dans le coma.
Il n’est pas resté longtemps seul. Chantal est arrivée et s’est occupée de lui. La poubelle de la salle de bains était cassée depuis longtemps. C’est le médecin ou le policier qui a arraché la poignée du store en voulant ouvrir les volets afin de faire de la lumière.
Il ne souffre plus.
Il ne souffre plus.
Il ne souffre plus...
S’en persuader.
Se dire qu’il est mieux là où il est.
Se dire qu’il me voit et me protège.
Il est mort mais pas notre amour. Ce lien entre nous ne mourra jamais. Je l’aimerai et penserai à lui jusqu'à la fin de ma vie. |
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| mardi 23 mai 2006, a 23:02 |
| Chap 12 - la liquidation et les papiers |
Tant qu’on ne l’a pas vécu, on ne peut pas imaginer le nombre de choses qu’il y a à faire lors d’une succession lorsque l’on est seul.
Et encore, il était très ordonné et avait tout rangé , tout préparé, tout noté. Le fameux registre qu’il m’avait préparé contenait toutes les références de ses contrats, ses numéros d’abonné, des chèques en blanc, les gens à prévenir, ce qui avait de la valeur parmi ses affaires, ses dernières volontés en matière d’enterrement...
Un document aussi triste que pratique.
Je suis la seule, la dernière de la famille. Chantal ne voulait pas trop interférer dans mes affaires, ma mère est venue m’aider mais huit jours seulement et mon mari travaille beaucoup et tard.
Donc je suis pratiquement seule à tout faire. Je n’ai pas pris de notaire puisqu’il n’y avait ni immobilier, ni mobilier de valeur, ni personne avec qui partager. Il paraît qu’ils font tout à notre place. Mais je ne m’attendais pas à tant de difficultés pour des choses si simples en apparence.
Si tout se passait correctement, cela pourrait être supportable. Mais sauf dans de rares cas, vous vous trouvez dans une situation qui n’a pas été prévue par le règlement, il y a toujours un grain de sable qui vient enrayer le mécanisme administratif, ou une instruction mal transmise quelque part. Ce qui vous oblige à refaire les choses une deuxième, voire une troisième fois !
Ce chapitre n’est pas très intéressant, il est rédigé sous forme de liste (papa et moi adorions les listes...) mais il me rappellera plus tard tout ce que j’ai fait (aidée pour quelques tâches par Chantal ou Manuel), à savoir :
- Organiser l’enterrement (le discours à l’église, rencontrer le prêtre, choisir les textes, les lieux, faire les plans église-cimetière pour ne pas que les gens se perdent).
- Acheter la concession au cimetière. Ne pas oublier de la renouveler dans trente ans. (2030, facile à retenir).
- Choisir la tombe, la gravure, le type de fosse et de semelle, négocier et faire jouer la concurrence (du simple au double).
- Prévoir les fleurs.
- Rédiger les faire-part, aller les chercher, recopier les adresses, acheter les timbres et les envoyer.
- Répondre au téléphone aux gens qui veulent en savoir plus.
- Remercier après.
- Résilier l’appartement, les assurances (auto, caravane, habitation) en envoyant à chaque fois une multitude de papiers.
- Se procurer une attestation du percepteur prouvant que la taxe d’ha | |