| mardi 23 mai 2006, a 23:00 |
| Chap 14 - Mes souvenirs avec lui |
Ayant toujours vécu avec lui, mes souvenirs sont partout.
Il y eu tout d’abord des souvenirs d’enfance, puis d’adolescence et enfin d’adulte. En voici quelques-uns qui me plaisent bien.
Dans mon esprit et avant le divorce, mes parents avaient chacun un rôle bien déterminé. Ma mère m’achetait des vêtements, venait me chercher à l’école, me préparait à manger, s’occupait de ma santé et savait sur le bout des doigts tous les noms et prénoms de mes copines de classe, jusqu'à ma maîtrise ! Mon père m’accompagnait à l’école (nous nous amusions à battre des records de vitesse), ne se rappelait jamais des noms de mes amis, m’expliquait les phénomènes scientifiques, m’emmenait au zoo, au cinéma, au manège, conduisait, m’achetait des jouets et me racontait des histoires drôles. Quand l’un ou l’autre débordait de son rôle, ce qu’il faisait prenait à mes yeux un caractère sacré. Ma mère m’a accompagnée une seule fois au cinéma : Bambi. Je n’oublierai jamais ce jour. Mon père m’a acheté une fois une robe, en velours bleu marine avec un galon rouge. Elle était devenue fantastique, géniale. J’ai eu beaucoup de mal à m’en séparer. Il fallait vraiment qu’elle soit devenue trop petite. S’il me cuisinait quelque chose, c’était forcément bon, alors que je pouvais critiquer la cuisine de ma mère, qui était bien meilleure. Cela m’amuse encore, je ne sais pas si les autres enfants ont ressenti ce genre de chose.
Il avait inventé un personnage fictif pour me faire peur lorsque je ne voulais pas manger. L’affreux s’appelait « l’ogre BUBU ». Il était toujours accompagné des tigres « MEUH MEUH » pour venir chercher les enfants qui n’étaient pas sages. Afin de rendre le personnage crédible, il avait enregistré des bruits terribles, des grognements, des hurlements provenant sans doute d’un film d’horreur, sur un magnétophone qu’il mettait en marche en cachette, sans oublier un spot rouge caché derrière les rideaux. J’étais terrorisée. Mais où vont-ils chercher des idées pareilles ?
Lorsque BUBU était en vacances, MONSIEUR NOIR le remplaçait. Un certain nombre de plongeurs et hommes grenouille ont dû se demander pourquoi une petite fille de quatre ans s’échappait en courant devant eux !
Plus tard, en vacances, alors que nous devions traverser un petit bois à la nuit tombée pour rentrer au bungalow, il m’avait devancé et, juste après un virage, il s’était caché derrière un arbre afin de me faire peur, pour rire.
A mon arrivée, il était sorti comme un diable de sa cachette en criant « ouh ouh ouh », les bras en l’air. J’ai beaucoup ri et lui aussi car ce n’était pas moi, mais de simples promeneurs qui me devançaient et qui ont eu très très peur !
Pendant les vacances, il m’inventait toujours des tas de choses. Pour mes cinq ans, il m’avait confectionné une ceinture toute en coquillages dans lesquels il avait fait des trous afin de passer une fine cordelette. Je n’avais pas de maillot, mais je me sentais habillée comme une princesse !
Comme tous les enfants, j’avais beaucoup de vacances. C’est pourquoi, en été, pendant quelques années, mes parents n’ont pas eu d’autre solution que de m’envoyer en « Home d’enfants », sorte de colonie de vacances améliorée durant quelques semaines. Cette année là, je devais avoir six ans et demi, j’étais à la montagne, tout près d’Annecy. Au bout de deux semaines, mon papa adoré a organisé une réunion (pas fictive mais certainement assez superflue) dans la région, et le voyage qui allait avec, pour venir me voir ! Il avait loué une voiture orange que je trouvais fort laide. Le matin de son arrivée, j’étais fébrile et folle de joie. J’ai mis ma plus belle robe dos nu, à fleurs bleues, et des petites sandalettes assorties. Je n’avais même pas regardé dehors. Il pleuvait à torrents ! J’ai donc enfilé par dessus un grand imperméable mastic et marron. Je m’en souviens très bien car j’ai beaucoup de photos de ce jour là... Lorsque mon père m’a vue avec mes petites sandalettes ouvertes, il m’a demandé de me changer. J’ai juste changé de chaussures ! J’ai chaussé mes pataugas de montagne. Mes petites jambes grêles et nues sortaient de mon imperméable et se plantaient maladroitement dans ces grosses chaussures de marche. Quelle allure ! Il a ri mais j’étais quand même la plus jolie. Il m’a emmenée à Annecy et, toujours sous une pluie battante, nous avons commencé à chercher un restaurant qui fasse du poulet-frites. C’était mon désir le plus cher ! Ne voulant pas aller dans un restaurant bas de gamme, il était impossible de trouver mon bonheur. Le poulet était toujours savamment cuisiné, et les frites inexistantes. L’estomac vide, j’ai enfin fait une concession : j’acceptais l’entrecôte et les pâtes fraîches.
Trempée mais confortablement installée dans une salle feutrée à la moquette épaisse (qui n’avait encore jamais été piétinée par des pataugas dégoulinants), j’ai dégusté mon repas avec délectation. Mon père a commandé une excellente bouteille de Nuits Saint Georges, de je ne sais plus quelle année. J’ai goûté, j’ai aimé, j’ai adoré. J’en ai bu un demi verre en me léchant les babines. Il paraît qu’ensuite, je riais beaucoup... En sortant, il m’a acheté un énorme sac de bonbons que j’ai choisis un par un. Nous nous sommes promenés main dans la main autour du lac. La pluie s’était enfin arrêtée. Puis, le soir venu, il m’a ramenée. La séparation fût déchirante. Il fallait encore attendre presque deux semaines avant de rentrer. J’ai beaucoup pleuré dans mon lit. Heureusement, j’avais un trésor en souvenir de cette journée : mon sac à dos rempli de bonbons, souvenirs de mon papa, qui m’attendait dans le vestiaire. Le lendemain après-midi, au moment d’en manger un ou deux, j’ai découvert avec effroi que le sac était vide ! J’ai couru en pleurant chercher une monitrice, espérant qu’elle allait trouver le coupable avant qu’il ne soit trop tard, et qu’ils soient tous engloutis. Elle m’a calmement expliqué que c’était elle qui les avait donnés à tous les autres enfants, afin de m’apprendre le partage. Quelle horreur ! Elle ne m’en avait même pas laissé un seul. Ce n’était pas du partage, c’était du sacrifice. A six ans, on n’est pas préparé à ça, surtout une fille unique. Cette aventure m’a simplement appris à me méfier de tout le monde et à bien cacher mes trésors. Quelle belle leçon !
Quelques jours après être rentrée chez moi, ma mère m’a demandé ce qui me ferait plaisir pour mes sept ans. Devinez ce que j’ai répondu ?
Une bouteille de Nuits Saint Georges ! ! !
Je ne l’ai pas eue, bien entendu, et le goût du vin m’est passé aussi vite qu’il m’est venu. Même aujourd’hui, j’en fais volontiers abstraction.
Lorsque il m’accompagnait au zoo le dimanche matin, nous traînions toujours un peu de trop. Ma mère était pointilleuse sur les horaires, et elle avait raison. Alors, vers midi et demi, nous courrions vers la voiture, ma petite main dans la sienne, en disant « il va y avoir de la soupe à la grimace... ». A l’arrivée, c’était le cas. Nous nous lancions un regard complice, promettant de ne pas recommencer.
Le week-end suivant, c’était le même scénario.
Un jour, en sortant d’un cinéma avenue de la Grande Armée, nous nous étions retrouvés au beau milieu d’une manifestation, juste dans l’espace vide entre les CRS et les « méchants ». Le cinéma a fermé sa grille en nous priant de nous débrouiller. Il m’a alors prise dans ses bras, m’a plaqué un mouchoir sur les yeux pour me protéger des gaz lacrymogènes, et a couru de toutes ses forces. Il est rentré dans une pharmacie ouverte en demandant si la rue je-ne-sais-plus-quoi était accessible. Le pharmacien lui a dit que les manifestants étaient passés par là et que la voiture avait sûrement été brûlée. Que d’angoisse durant le chemin...
Plusieurs véhicules fumaient encore, mais la R16 était intacte !
Je ne m’en souviens plus très bien mais il me l’a tant raconté que j’ai l’impression de m’en souvenir.
J’aimais bien dormir avec l’un ou l’autre de mes parents. Ma mère en était ravie. Le vendredi soir, je faisais souvent la comédie et je gagnais presque à tous les coups. Quand je dormais avec lui, nous riions comme des gamins puis il me prenait dans ses grands bras et me berçait en chantant « gnougnou gnougnère gnougnou gnougnère » tout doucement au creux de mon oreille. J’adorais ça. Plus tard il ne voulait plus dormir avec moi. Il paraît que j’avais des seins et des fesses partout et qu’il ne savait pas où mettre ses mains. Mais il lui arrivait de se glisser dans mon lit, à ma demande, quand nous vivions tous les deux, et de me faire le coup du « gnougnou gnougnère ».
Pour le réveil, il m’enlaçait aussi mais se mettait à vibrer et à me secouer toute entière en répétant sur un ton mécanique et saccadé « allez debout, allez debout, allez debout... » jusqu'à ce que je me lève excédée. Je n’aime pas me lever.
Un jour, je ne sais plus à quel âge mais j’étais certainement très jeune, j’avais entendu mes parents faire l’amour. Le matin, malicieuse, je leur avais dit que j’avais entendu des « bruits de plaisir ». Ils sont devenus tout rouges et ont affirmé qu’ils avaient retourné le matelas. Face été, face hiver. Depuis, c’était devenu un jeu entre nous trois. Il y avait la face automne et la face printemps aussi ! Personne n’était dupe mais l’honneur était sauf.
Mon père, vous l’aurez compris, était un excessif. Il fallait toujours plus. Plus vite, plus souvent, plus gros... Pour la nourriture, c’était pareil, en partant néanmoins d’un bon sentiment. Lors d’un déjeuner en famille, il s’était mis dans l’idée de donner à ma mère un morceau de son pâté, en plus du sien, pour lui faire plaisir. Elle n’en voulait pas et le lui avait bien signifié. Il a insisté, insisté et re-insisté ! A la fin, il lui a mis son morceau d’office dans son assiette. Furieuse et très énervée, elle lui a lancé le pâté à la figure. Il a rebondi sur la vitre derrière moi et s’est écrasé sur le radiateur. J’ai ri aux éclats de voir leur tête à tous les trois : lui tout étonné de cet accès de colère, ma mère rouge de rage et le pâté tout aplati.
Je ne sais plus comment l’histoire s’est achevée. Un autre jour, mon père me servait de la crème au chocolat. La coupe était pleine, j’en avais assez et le lui avais déjà dit plusieurs fois. Il continuait à verser. J’ai mis mes mains au dessus de mon bol, pour faire barrière. Et ce grand gamin m’a versé le reste sur les doigts ! J’ai moins ri et lui ai dit qu’il était fou.
Quand je vivais avec lui, il me faisait confiance et me laissait très libre. J’avais de toutes façons l’habitude de toujours dire ce que je faisais. Il lui arrivait de partir en voyage d’affaires en province. J’étais alors seule deux ou trois jours.
Nous avions un voisin d’une trentaine d’années, très séduisant, qui avait une moto. Il m’avait promis de m’emmener en faire un jour, avec l’accord préalable de mon père qui le connaissait bien. Je ne comptais pas trop sur sa promesse. J’avais environ quinze ans. Ce matin-là, je n’avais pas cours et faisais la grasse matinée. A dix heures, le téléphone a sonné. C’était mon beau voisin qui me proposait une virée en moto. Rendez-vous en bas dans un quart d’heure. Je me suis préparée à toute vitesse, ne voulant pas avouer que j’étais encore au lit, oubliant pour une fois totalement de prévenir mon père ou ma mère.
Mon casque était trop grand et n’avait pas de visière, alors je me cachais derrière son dos, lançant un regard furtif au compteur de temps en temps. Nous étions bien au dessus de la vitesse autorisée. C’était la première fois que je faisais de la moto. C’était grisant. Nous avons bu un chocolat chaud dans un bistro routier puis nous sommes rentrés, plus de deux heures après.
Quelle surprise de voir ma mère affolée devant chez papa, accompagnée par un car entier de policiers !
Elle m’avait téléphoné vers 11h. Je ne répondais pas, donc comme théoriquement je ne pouvais pas être sortie sans prévenir, j’étais sûrement morte ou agonisante. Elle avait quitté son travail à la seconde pour venir voir ce qui se passait, sachant que mon père n’était pas à Paris. Personne n’avait les clés. Elle a donc appelé la Police. « Votre fille est certainement sortie faire un tour avec un copain, madame », lui avait-on répondu. Cette réponse n’était pas concevable. Elle me connaissait bien, j’étais incapable de partir sans prévenir, il m’était forcément arrivé quelque chose. Il fallait défoncer la porte. C’est à ce moment que je suis rentrée.
Après la frayeur de sa vie, bien sûr elle a été folle de joie de me retrouver, mais quand j’ai répondu au policier que j’étais sortie faire un tour en moto avec un voisin, elle a eu la honte de sa vie ! Elle a même dû retourner au commissariat avec eux pour retirer sa déposition, et ainsi, faire stopper les recherches.
Ce n’est pas un souvenir avec papa, mais chez lui, c’est pareil.
Nous avons eu une grosse crise, la seule, bien que depuis notre vie commune, il m’a dit tous les mois pendant dix ans que je commençais à devenir pénible ! C’est au moment où j’ai rencontré mon futur mari. J’avais dix-huit ans, lui trente. Il est bien évident qu’un papa attentif ne pouvait rester indifférent à cette situation, surtout lorsque Manuel, que je connaissais depuis trois semaines, m’a invitée à venir passer le réveillon 1990-1991 sur un voilier dont il serait le skipper dans les caraïbes, avec ses meilleurs amis. Moi, insouciante et amoureuse, je ne pouvais pas imaginer de ne pas y aller (initialement, ce voyage n’était pas prévu pour moi, mais puisque c’est moi qui étais dans la place, pourquoi pas...). Mon père, lui, voyait les requins, le naufrage, la traite des blanches, la drogue et le viol collectif suivi de l’enlèvement et des tortures !
Je lui ai proposé de déjeuner avec mon prétendant, afin qu’il se rende compte de son sérieux et de ses connaissances maritimes. Il a d’abord refusé. Là, après de multiples discussions aussi stériles les unes que les autres, il m’a écrit une longue lettre dont voici le principal:
« Petit bébé,
Je t’écris. C’est plus facile de se dire les choses comme ça.
Tu viens d’avoir dix-huit ans, c’est vrai, et tu te prends pour une vraie femme. Mais ma pauvre bibiche, tu n’es encore qu’une gamine et tu as bien besoin d’être protégée et surveillée. Ne te plains pas d’avoir encore quelqu’un pour le faire ! Je pense pourtant te laisser assez de libertés bien que souvent je le regrette. Je le regrette quand je te vois te gaspiller en ayant une conduite légère, quand je te vois t’envoyer en l’air avec un type que tu connais à peine et quand tu donnes malgré tout une mauvaise image de toi. Même si d’autres le font, même si d’autres boivent ou se droguent ce n’est pas une raison. Dans la vie, il faut toujours savoir choisir ses amis. Je pense que pour l’instant, tu fais un peu du gâchis. En ce qui concerne ce problème de voyage aux Antilles remettons les pendules à l’heure. Ton entêtement à croire que je changerai d’avis prouve que tu n’as pas beaucoup de bon sens. Je vais donc te dire les raisons pour lesquelles je ne suis pas d’accord. D’abord, je ne comprends pas pourquoi toi qui as déjà pas mal voyagé tu es éberluée par ce voyage. Ce n’est quand même pas le premier de ta vie ! Ensuite, tu ne vas pas me dire que tu es amoureuse de ce type. Pas plus d’ailleurs qu’il ne doit l’être de toi. Un mois c’est un peu court pour les grands sentiments et tu me l’as avoué toi même. La vérité, c’est qu’en se retrouvant seul pour ce voyage, il s’offre une minette pour ses petits plaisirs. Jusque là il a raison mais l’emmerdant c’est que la minette c’est toi. Comme tu es vénale et sans amour propre, ça aurait pu marcher. C’est donc pourquoi, parce que je t’aime et parce que je tiens à toi, il faut que je m’interpose. Tout d’abord parce que tu ne connais pas ce type sauf ce qu’il t’a raconté de lui. Ensuite parce que tu ne sais même pas si tu es capable de supporter la mer. Une heure ça va mais huit jours c’est beaucoup. Ensuite tu ignores tout des gens avec qui tu devrais cohabiter sur un bateau. La promiscuité quand on ne s’entend pas peut devenir un enfer. Tu ne sais pas non plus quelles sont leurs capacités maritimes et les dangers que vous pouvez risquer de ce fait. Enfin tu n’as pas d’argent et tu n’as pas de raison non plus de te faire entretenir sans donner de contreparties. Et ces contreparties, on peut très bien les exiger de toi. Or ma petite, je ne veux pas te voir agir comme une putain. Je suis assez navré de te savoir déjà cette mentalité. Avec toi il n’y a pas de limites et si un type te promet un jour monts et merveilles tu es bien capable d’arrêter tes études pour le suivre. Alors tant que je suis là pour t’en empêcher, je le ferai. Bientôt la vie ne sera pas facile pour les gens sans diplôme et je ne voudrais pas que tu gâches bêtement tes chances d’avenir. Dis toi bien que même si ta mère et tes copains ne comprennent pas, j’ai de mon côté posé la question à beaucoup. Pas un ne laisserait partir sa fille dans de telles conditions.
Pour tes vacances de Noël, tu ferais mieux d’essayer de gagner un peu d’argent. D’autres qui ne se droguent pas et ne se soûlent pas le font ! Ca t’apprendrait un peu la valeur de l’argent et cette fois tu pourrais dire que c’est TON argent ! Crois moi, tu en tireras plus de satisfactions que de te vendre pour quelques jours de vacances. Si encore ce sont des vacances !
Je te bise.
Michel »
J’ai retrouvé cette lettre dans mes affaires. Je l’avais annotée au stylo rouge de « n’importe quoi !», de « t’as raison » et de « oh que non ! ».
Ma réponse était encore plus assassine.
« Co-géniteur,
Puisque nous ne sommes pas capables de nous exprimer avec des mots en face à face, j’utilise aussi la solution de facilité. Cela m’évite aussi de supporter ton regard de père satisfait de son autorité et de sa méchanceté. Ca te fait chier que j’ai un mec, que je sois bien avec lui et que je fasse l’amour avec lui, certes, mais ne le montre pas autant. Le complexe d’Oedipe, c’est toi qui l’a attrapé, bien que cela touche normalement les deux à quatre ans. Non papa ! Nous vivons ensemble mais nous ne sommes pas mariés et tu n’as pas le droit de choisir mes amis pour moi. Je pense, et je suis même sûre, qu’en matière d’amitié, tu aurais zéro sur vingt. Il n’y a qu’à voir où tu en es avec ton entourage ! Et tu te permets après ça de parler de l’amitié ? Alors que tu n’as jamais fait un effort envers autrui ? Que tu méprises tout ce qui n’a pas des fesses potables à tripoter ? Ce n’est pas parce que j’ai dix huit ans que je suis incapable d’avoir des sentiments, une sensibilité et un caractère qui (heureusement) est différent du tien.
Bien sûr, depuis ces dernières années, je t’ai prouvé que j’étais une conne, qu’on ne pouvait pas avoir confiance en moi et que j’étais une fille à problèmes ! Alors c’est tout à fait normal que tu refuses de me comprendre et de faire le moindre effort pour me faire comprendre pourquoi tu es si con et buté. Ah ! tu peux parler de Papy et des Bretons, ils sont encore moins bornés que toi. Mais ceci est une autre histoire...
En fait je sais ce qui me perd. C’est que je suis trop franche. Je n’aurais pas dû te dire la vérité à propos de Manuel. Je t’aurais dit que je partais aux Antilles avec ma mère et le tour était joué ! Comme auraient fait 90% des jeunes de mon âge. Mais voilà, je te dis ce que je fais et tu as une mauvaise image de moi quand tu entends les pères pâmés devant leur progéniture qui officiellement ne sort jamais. Mais ne t’inquiète pas ! J’ai compris ! La franchise ne paît pas ? OK ! On va ruser, mentir et après tout ça ne sera pas plus mal. Tu ne t’en rendras même pas compte, comme tous ces imbéciles de parents innocents qui se font foutre de leur gueule. Parce que moi, je vois les jeunes et je peux te dire que ça ne correspond pas du tout à la description d’eux que font leurs parents. Apparemment, la naïveté ne se trouve pas seulement chez les jeunes ! Bon ça je l’ai compris. A présent je vais devenir comme tout le monde : te mentir pour servir mes intérêts ! Et quand tu n’auras pas confiance en moi, ce sera au moins pour une bonne raison. Seulement voilà, pour Manuel, c’est raté. J’aurais dû te mentir dès le début. Que tu ne veuilles pas que j’ailles en vacances c’est une chose mais 1) Ne me donne pas des raisons pseudo altruistes en t’inquiétant des relations qui pourraient régner sur le bateau entre moi et les gens. Je suis assez sociable pour te supporter alors ce n’est pas ça qui me fait peur ! 2) C’est vraiment lâche et immonde de ne pas laisser une chance à Manuel de t’expliquer pourquoi il veut m’emmener. Tu ne joues pas le jeu. Quand tu rentres dans un magasin et que tu sais que tu n’achèteras pas, ce n’est pas une raison pour insulter le vendeur. Je te croyais plus civilisé, bien que certaines fois tu m’étonnes. Je peux te dire que le fait de refuser l’invitation de Manuel est d’une incorrection folle, et que tu me fais honte. Ah ! Tu peux te pavaner avec tes costumes, si on gratte un peu, tu ne vaux pas mieux que le français moyen Bac moins six. Quand X téléphone, je ne lui raccroche pas au nez. Je ne comprends pas que tu puisses être aussi mal élevé.
Je crois que je n’ai plus rien à te dire !
Merci encore... »
Les deux lettres sont très longues. Elles sont lisibles en intégralité dans ma fameuse valise à souvenirs !
Nous étions dans une impasse bien sombre. Nous nous sommes dit beaucoup de choses que nous ne pensions pas.
Finalement, il a accepté l’idée du déjeuner. C’était une première rencontre totalement surréaliste, et un exercice nouveau et difficile pour les deux protagonistes. Il a laissé Manuel payer, il y avait peut-être une ouverture... Folle de joie, j’ai attendu le verdict. Alors, alors ?
« Il est charmant mais tu n’iras pas ».
J’ai usé de tous les arguments possibles. Rien à faire. J’ai menacé de faire une fugue, sans penser une seconde que je pourrais en arriver là. Papa y a presque cru. Un matin où je commençais mes cours très tôt, je ne l’ai pas réveillé en partant et j’ai noté sur le tableau blanc de la cuisine, en rouge et en travers : ADIEU.
J’ai passé ma journée sans y penser plus que ça, simplement contrariée par cette opportunité de voyage qui s’offrait à moi et que je ne pouvais saisir.
En sortant vers dix sept heures, il était là, devant la porte de l’I.U.T., la mine défaite dans sa voiture.
Il avait eu très peur et avait passé la journée là, à attendre que je sorte, n’osant pas s’absenter une minute de peur de me rater avant ma fugue. Le pauvre ! ! !
Je me suis précipitée vers lui pour l’embrasser puis j’ai eu un mouvement de recul. Non, j’étais très fâchée, après tout.
Il m’a lancé - « Tu iras. Mais pas d’effusion OK ? ». OK, je l’ai, selon son désir, à peine embrassé mais mon cœur bondissait de joie dans ma poitrine. Une semaine plus tard je suis partie aux Antilles et j’ai finalement épousé le Skipper. Cela valait bien une petite crise...
Manuel a toujours compris les réticences de mon père concernant ce voyage. Lui même se demande comment il réagirait si Cécilia voulait partir à dix-huit ans faire une croisière avec des inconnus. A priori, ce serait catégoriquement non.
Quand il partait en voyage avec Chantal, il nous ramenait toujours des tas d’objets exotiques, des cadeaux, des photos et des films. Tous ces objets ont eu leur place chez nous, ils l’ont plus que jamais aujourd’hui. Chacun a une signification, est lié à un moment. Je regrette un peu de ne pas avoir regardé avec lui ses photos plus souvent, de ne pas en avoir fait plus cas. Il me reste les films, mais seule, c’est moins drôle.
Notre mariage , en 1995, a été très riche en souvenirs, évidemment. Pendant la recherche du lieu, il s’était donné beaucoup de mal pour trouver des salles. Elles étaient toutes plus belles les unes que les autres. Malheureusement, lorsque nous allions les visiter, nous les trouvions fort laides, très « noces et banquets » de province. Il se vexait à chaque fois et me disait que nous étions des snobs. Son obsession était la présence ou non d’un parking... Chacun son truc. Cela nous faisait beaucoup rire, en tous cas. Il a astiqué sa voiture précautionneusement, avant de la décorer, afin de me conduire à l’église. Le jour J, très ému, il a eu les larmes aux yeux toute la journée. C’était une magnifique journée. A posteriori, je remercie le ciel qu’il ait été vivant ce jour là.
Lorsque nous étions rentrés de voyage de noces, papa et Chantal nous attendaient à l’aéroport avec un grand panneau fabriqué avec soin, comme ceux des grands hôtels. « FAMILY FLAIX ». Bien entendu je l’ai conservé, et j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux. Ce geste, cette attention, personne ne l’aura plus jamais pour moi. Il avait sa façon d’être présent, drôle, adorable, si touchant.
Un jour, en Bretagne, mon mari et mon père avaient décidé de partir faire un petit tour en mer, pour pêcher. Ils s’étaient retrouvés tôt le matin et avaient activement cherché des appâts. Ensuite, papa s’était mis dans la tête de trouver une grosse pierre, indispensable d’après lui. Manuel ne l’avait pas contredit, mais il pensait que l’ancre était amplement suffisante.
- « Non non non ! sûrement pas. Elle s’accroche dans les rochers et tu ne peux plus partir. »
OK, ils avaient donc cherché un gros caillou. Ce qu’ils avaient trouvé de mieux était un parpaing de chantier. Une fois arrivé au port, ce parpaing semblait énorme et vraiment trop lourd. Il remplissait la moitié de l’annexe ! Manuel avait donc réussi a dissuader mon père de l’emporter. Mais avant qu’il n’ait eu le temps de dire ouf, mon père, ce grand enfant, avait pris le parpaing sous le bras et se dirigeait vers le quai, avec la ferme intention de le jeter à l’eau. Manuel avait crié « non ! Attends ! ». Trop tard. Le parpaing est tombé de dix mètres de haut, juste dans les trente centimètres d’eau qui séparaient deux petites barques. Il ne les avait pas vues. Elles ont eu chaud ! Nous avons ensuite souvent ri de cette histoire et de ce jour où mon père a failli couler un bateau ! ! !
Nous nous écrivions souvent, depuis que je sais écrire.
Voici quelques extraits avant que je ne range définitivement ces lettres dans ma valise à souvenirs :
29/9/1992,
« Je te souhaite une bonne fête mon petit papa chéri adoré !
C’est vrai, tu es souvent exaspérant, bruyant, excessif, et même quand je m’énerve contre toi, je sais que tu es le meilleur des papas. Je te fais des millions de bisous pleins de tendresse.
Ta petite Flo. »
29/9/99,
« Petit papa chéri,
C’est ta fête ! Et j’ai un jour de retard pour te faire un petit mot...MEA CULPA...
Cela dit, rien de très nouveau que tu ne saches pas : je t’aime très très fort et tu es mon petit papa adoré. Accroche toi aux branches et dis toi que l’avenir sera plus agréable que le présent. Tu en as vu d’autres (les guerres, le métro aux heures de pointe, 25 ans avec ma mère) !
Je t’envoie des millions de bisous.
Ta Bibiche. »
Parties d’une lettre de trois pages écrite en octobre 1999, envoyée à l’hôpital, alors qu’il se plaignait de ne pas me voir assez souvent :
« Papa Chéri,
Comme tu ne m’écoutes pas quand je te parle, je t’écris, et à la machine, c’est plus lisible ! !
Ce que tu m’as dis ce soir m’a fait beaucoup de peine. Tu remets en cause mon amour pour toi et mon « sens de la famille ». Et pourquoi ? Parce qu’avec toi c’est le dernier qui a parlé qui a raison. Et ce dernier a peut-être émis une remarque sur moi alors tu l’as assimilé comme la pure vérité.
Ma famille, c’est toi, bien sûr, mais aussi ma mère, ma fille, mon mari, ma belle famille etc...
Et c’est bien parce que j’ai le sens de la famille que j’essaye de tout concilier. Dans le cas de Cécilia, je n’ai pas le choix. Je DOIS m’en occuper. Elle a plus besoin de sa maman que n’importe qui. Ce n’est déjà pas facile de m’en séparer toute la journée et de la récupérer crevée le soir à 20h juste pour l’embrasser et la coucher. En plus de ça, il faut tout prévoir, penser à tout, à la maison, aux papiers administratifs (les administrations font autant de conneries sur les dossiers des gens qui travaillent, mais ces derniers n’ont que quelques minutes pour les régler), aux lessives, aux courses, aux payes des nounous, aux médicaments à acheter, aux vaccins, aux visites médicales, au lavage des biberons, à la gestion des stocks de couches et de tout ce qu’il faut dans une maison, à mon job qui vient de changer et dans lequel je dois faire mes preuves (et je peux t’assurer que les américains n’ont rien à faire de toi quand ils me préparent les objectifs commerciaux de l’année) ... Bref, mon but n’est pas de me faire plaindre, mais de te faire réaliser que ma vie n’est qu’une course parce qu’il faut tout faire. Un mari qui rentre à 22h et qui est dégourdi comme un manche à balais ne m’est pas d’un grand secours dans cette tâche...
Alors voilà, Chantal est exemplaire. Elle t’écrit tous les jours, vient te voir même les jours où tu n’es pas seul, te téléphone, t’aide, t’aime et pense à toi. Génial ! Si elle le fait, c’est qu’elle trouve ça naturel. Et que quand elle rentre chez elle, il n’y a personne qui l’attend. Elle aussi elle n’a plus que toi de très proche. Ce n’est pas parce que vous n’avez pas signé que vous n’êtes pas liés un peu comme par le mariage. En tous cas, pour moi, elle est ta compagne officielle. Alors il est normal qu’elle soit là. Elle en fait beaucoup, et vu l’année difficile qu’elle vient de passer, je dirais qu’elle en fait parfois trop ! Comme quand elle t’achetait des bouteilles d’alcool et que tu t’en réjouissais. C’était du poison, qui petit à petit s’est transformé en cancer. Ah, mais au moment où elle te les amenait, c’était formidable et adorable !
Là, c’est pareil. Elle fait tout pour toi, trop parfois, et est en train de se rendre malade et de s’épuiser. Vous serez bien avancés quand vous serez tous les deux au lit ! Vous êtes des excessifs tous les deux, et je n’ai pas envie de faire la course avec vous.
En plus, à côté d’elle, tout ce que je peux faire paraît nul. Je te rappelle que tes séjours à l’hôpital sont prévus de longue date, et que tu y es moins en danger que tout seul chez toi. Bien évidemment, si tu avais eu un accident et que tu étais dans un état critique, j’aurais tout lâché pour venir te voir. Mais je ne peux pas tout lâcher tous les jours. Le jour où je suis venue te voir, je l’ai payé toute la fin de la semaine : course contre la montre, pas de pause déjeuner et stress permanent. Moi aussi je m’emmène du boulot à la maison. Et puis c’est vrai que je n’aime pas te voir dans cet état, même si ton pyjama est joli. En partant, dans l’ascenseur, il y avait une fille qui pleurait. Moi aussi.
Et ne t’imagine que je dors sereinement sans penser à rien. J’ai l’air plus équilibrée parce que je sais intérioriser, ça ne veut pas dire que je ne rumine pas. Chacun son stress.
Si Chantal n’avait pas été là, on se serait organisés autrement. J’aurais pu retarder ma rentrée au bureau, avec la certitude de ne pas avoir ce poste, mais en m’occupant de toi. Tu serais venu habiter avec nous pour quelques temps. Bref, rien à voir avec aujourd’hui.
Elle est là, et je ne pourrais jamais rivaliser avec elle, ce n’est pas mon but.
Au vu des autres, nous avions déjà une relation très forte. Aucune de mes amies n’appelle ses parents tous les jours quand tout va bien. Aucun père ne passe au bureau de sa fille pour un oui ou pour un non.
Nous, on est comme ça. OK et ça me va. Mais je ne peux pas faire beaucoup plus dans l’état actuel des choses. Tu souffres. Tu te bats. Ce n’est pas de voir ma bobine tous les jours qui te fera moins mal. Je suis avec toi par la pensée. Et je sais que tu n’es pas seul. Il n’y a pas de SI. Tu n’es pas seul, point.
La dernière fois que j’ai eu Chantal au téléphone, elle était crevée, ne disait pas un mot, et je lui disais de rester chez elle à se reposer mercredi. Ca n’a servi à rien puisqu’elle est venue quand même te voir à l’hôpital. C’est gentil, mais excuse moi, c’est encore excessif. Si elle veut se détruire comme tu l’as fait avec l’alcool et les cigarettes, c’est dommage.(...)
J’ai un père, qui a mal, mais qui se fait soigner, bien j’espère, et je suis avec lui moralement. Physiquement, je suis au bureau, dans le métro, et dans mon rôle de ménagère. Et dès que je le peux avec toi. Même si ce n’est pas tous les jours.
Voilà mon petit zézébu. J’espère que tu es un plus convaincu de mon implication. J’ai trois vies et seulement deux bras. Mathématique...
En tous cas, mon cœur, lui, est extensible. Tu y as une énorme place.
A très bientôt.
Flo »
Il avait pleuré à la lecture de ma lettre, et m’a envoyé sa réponse qui m’a fait le même effet : (lettre + carte postale représentant l’hôpital...)
« 20 octobre 1999
Mon amour chéri,
Je viens de recevoir ta lettre...Tu ne peux imaginer comme elle m’a fait du bien, même si j’ai beaucoup pleuré en la lisant. Tu as bien fait de m’écrire ma petite chérie car maintenant les choses sont plus claires pour moi.
Tu sais, depuis que tu es partie de mon environnement je me suis un peu replié sur moi-même. C’était fatal. Ton départ a fait un vide considérable dans ma vie et j’en ai toujours ressenti une certaine amertume. Il faut dire que nous avions une relation père-fille fantastique et que pendant ces quelques années j’ai vécu avec toi une période de bonheur intense. Alors imagine ! Après, l’existence te paraît creuse, fade et presque inutile. Tu te replies fatalement sur toi-même, tu deviens un peu plus égoïste et tu ne comprends plus les problèmes de l’autre qui est parti. J’en suis là aujourd’hui et c’est pour cela que ta lettre m’était nécessaire. Merci de me l’avoir écrite mon amour. C’est vrai et maintenant je le comprends, tu as toi aussi une vie pénible et difficile. Malheureusement je ne peux rien y faire. Sauf être plus compréhensif avec toi. Compte sur moi pour ça. Je sais bien que mon état ne fait qu’ajouter à tes soucis et j’en suis bien peiné. Mais je me bats. C’est dur, très dur même et il me faut du courage mais je le fais pour moi, pour toi, pour avoir le bonheur de voir grandir ta fille et pour Chantal qui est aussi un bienfait dans ma vie. Voilà ma poupée.
Je t’aime, tu le sais, je t’aime d’une façon un peu déraisonnable. Les cons ne comprennent pas, mais c’est le moindre de mes soucis. Tu es l’œuvre de ma vie et je tiens à toi plus qu’à tout, tu le sais. Ne pleure pas sur mon sort mon bébé. Je m’en sortirai, tu verras. Et on pourra se dire longtemps encore des mots d’amour et d’infinie tendresse. Je t’embrasse. Mon cœur est tout à toi.
Ton Papa. »
Noël 1999,
« Mon papa chéri,
Voici un petit chèque pour t’acheter ce que tu veux : un vêtement ? un bouquin ? des armes ?
Ah, si la santé s’achetait...Je t’aurais donné dix millions ! Mais la vie est ainsi. Maintenant on ne peut qu’espérer que tu vas te rétablir vite pour être flambant neuf au prochain Noël.
Je t’aime.
Flo. »
Si j’avais pu savoir...
Avant la conception de Cécilia, nous avions eu plusieurs conversations animées sur le thème des enfants. Il me soutenait que c’était de la folie de faire un enfant aujourd’hui, à cause du chômage, du SIDA, de l’insécurité, du racket et de la drogue. Il me disait que nous étions fous et inconscients. Je lui répondais qu’à son époque, les fléaux étaient différents mais tout aussi inquiétants : guerres, maladies, banditisme. Il était d’une mauvaise fois totale. Heureusement que les gens ne s’arrêtent pas à ça, lui disais-je. Il n’imaginait pas ne pas m’avoir eue, mais de mon côté je devais pouvoir imaginer la vie sans descendance. A mon époque aussi, la drogue existait. Je m’en suis plutôt bien sortie et dois même être un des rares spécimens parisiens à n’avoir jamais fumé un joint !
Heureusement que je n’ai pas abordé avec lui le sujet du deuxième enfant...
Au sujet des prénoms il avait des idées totalement saugrenues ou démodées, si bien que nous avons décidé de ne plus lui en parler avant la naissance et de le mettre devant le fait accompli. Sans notre indépendance, notre fille se serait peut-être appelée Brigitte, Marylin, Cindy, Nathalie ou Sandrine. Je demande pardon d’avance à toutes celles ci, sûrement nombreuses, mais ce n’est pas un prénom de l’an 2000 !
Lors de mon accouchement, il s’est précipité à l’hôpital dès que Manuel l’a prévenu. Devant son insistance, les sages femmes l’ont même autorisé à venir me faire un bisou en salle d’accouchement. Normalement c’est totalement interdit. Il leur avait sans doute fait du charme. J’avais souffert toute la nuit et le début de la matinée, et j’avoue que je ne savais plus très bien où en étaient mes idées. Ses premiers mots ont été : - « Alors, tu es heureuse ma petite fille ? » Yeux tout mouillés, encore, comme lors de notre mariage. Je n’ai pas franchement répondu, j’ai simplement bredouillé un « ben ouais » ... L’après-midi, il est revenu faire les premières photos et le premier film de Cécilia, et ainsi de suite tous les jours de la semaine. A ma sortie, j’ai eu ma pellicule développée ainsi qu’une cassette appelée : « la première semaine de Cécilia ».
Personne d’autre que lui ne pouvait être si gentil avec moi. Bien sûr, il avait de très mauvais penchants, mais je ne l’ai connu que sous son meilleur rôle, celui de père. Ma mère m’a dit un jour que je devais être la seule au monde à l’avoir bien connu et à qui il n’avait pas fait le moindre mal, à qui il n’avait probablement jamais menti. C’est bien possible...si on oublie l’épisode de l’Indochine.
Lorsqu’il nous invitait à déjeuner, j’était toujours émue. Il s’en faisait tout un monde, changeait quatre fois les assiettes en répétant à chaque fois devant nos protestations que les lave-vaisselle n’étaient pas faits pour les chiens. Il se donnait beaucoup de mal. Il me faisait rire, courant à la cuisine avec son tablier et son torchon. Dès que le minuteur sonnait, il sautait comme un diable de sa boite en jurant comme un charretier. Il fallait absolument qu’il arrive à la cuisine à la seconde, sinon le rôti serait certainement carbonisé ! Depuis qu’il ne pouvait plus manger, nous évitions ce genre d’épisode.
La dernière fois où nous étions passés, Manuel, Cécilia et moi le voir chez lui, il avait bien joué avec sa petite fille. C’était la première fois. Il s’était mis par terre avec elle et ils se donnaient-rendaient des petits bouts de papier aluminium. Ils commençaient à s’adopter. Elle riait beaucoup. Cela m’avait fait chaud au cœur ce jour-là. Aujourd’hui j’ai malheureusement perdu l’espoir qu’elle se souvienne de lui...Je m’en souviens pour deux, pour trois, pour dix. |
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| Présentation |  Ce livre est un livre triste.
Ce sera sans doute et je l’espère le seul que j’écrirai.
Il est difficile de parler du bonheur. Demandez moi d’écrire trois pages sur ma fille, j’en serais à peine capable. Et pourtant, c’est la chair de ma chair, mon petit bout d’amour concentré, qui occupe beaucoup de mes pensées. Mais que dire ? Elle est jolie, gentille, douce, mignonne... On fait vite le tour. ça ressemble à une chanson de Zazie : "je n'écris rien sur toi, rassure toi...."
En revanche, quand il s’agit de peine, de tristesse ou de douleur, les mots me viennent naturellement et abondamment.
Ce livre n’a pas de but intellectuel. Cela me fait simplement du bien de l’écrire, de tout mettre à plat et de coucher sur le papier mes pensées les plus profondes et, en ce moment, les plus tristes. Je veux écrire tout ce que je pense, tout ce qui est lié à lui. C’est une tranche de vie. Mon esprit est alors libéré, à la manière d’une sauvegarde d’ordinateur. Ce qui est sur disquette n’encombre plus la mémoire vive. Je peux enfin penser un peu à autre chose qu’à sa mort, puisqu’elle est quelque part, ailleurs.
Si, en plus de cela, il peut faire du bien à quelqu’un qui se retrouvera dans mes idées, ou qui puisera une force ou encore se reconnaîtra dans mon expérience, tant mieux.
Sinon, il restera égocentrique et personnel.
Depuis seize ans, j’écris tous les jours les faits marquants de la journée dans un petit calepin, afin de pouvoir si nécessaire me souvenir de l’endroit où j’ai passé mes vacances telle ou telle année, quels films j’ai vus etc... C’est mon côté cartésien .
Le jour de la mort de mon père (en réalité quelques jours après...), je me suis retrouvée devant ces trois centimètres carrés de papier, sous un gros vingt-neuf avril noir, froid et impersonnel.
Non, ce n’était pas possible, je ne pouvais pas résumer ce qui était alors le plus grand drame de ma courte vie sur cet espace ! C’est alors que j’ai commencé à écrire. Il fallait que ça sorte, d’une manière ou d’une autre. Je le sentais au plus profond de moi. J’ai écrit vingt pages d’un seul coup, jusqu'à deux heures du matin.
Pendant un an, ce livre a été mon confident, ma soupape de sécurité et ma mémoire.
Certains passages peuvent peut-être choquer, j’en suis désolée.
C’est mon histoire et celle de mon père, Michel.
Septembre 2000 Envoyer un mail à l'auteur | |
| commentaire(s) | PROLOGUE Flo pour Elodie (29/05/2009 09:46)Merci pour ces mots ... PROLOGUE elodie (28/05/2009 10:53)Je suis tombée sur c... PROLOGUE Flo pour Anne onyme (23/09/2008 14:06)Ouh la mais je ne sa... |
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