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La mort dans l'âme, Récit d'un amour paternel
mardi 23 mai 2006, a 23:06
Chap 11 - Mes idées noires
 

   

Le lendemain, nous sommes partis tous les trois, Manuel, Cécilia et moi en vacances aux Canaries.

C’était prévu de très longue date, papa avait organisé une partie du voyage pour nous, et de toutes façons, il fallait que je dorme, que je décompresse. Cela n’aurait rien changé que je reste.

Le voyage s’est bien déroulé. Cécilia était gaie comme un pinson. Elle avait pris toute ma joie de vivre et ne semblait ne rien ressentir ni souffrir de quoi que ce soit.

Je pleurais souvent. Manuel était gentil avec moi. Il m’a même dit un jour : « j’espère que ma fille m’aimera autant que tu l’aimes ».

Je n’ai pas mangé grand chose, mais j’ai dormi comme un loir. Profondément. Sur le dos et la bouche ouverte. C’est d’ailleurs pendant cette semaine que j’ai fait des rêves étranges.

J’ai rêvé qu’il me téléphonait. Je lui disais qu’il ne pouvait pas m’appeler, qu’il était mort. Non, m’a-t-il répondu, j’ai un sursis, j’habite dans l’immeuble, à un autre étage. Mais ne viens pas me voir de suite, je ne suis pas beau. Je suis tout pourri. J’y étais allée quand même et nous avions discuté de tout et de rien. Son aspect ne m’avait pas impressionnée. Je n’avais rien à lui dire de spécial, de toutes façons. Nous étions ensemble, tout simplement.

Une autre fois, je dormais contre lui. Il était chaud et doux. En me réveillant, j’étais collée à Manuel.

J’ai fait plusieurs rêves dans ce genre. Ils se font plus rares aujourd’hui. Je suis trop fatiguée, je ne prends pas le temps de rêver.

 

Ce qui m’a le plus perturbée pendant ces quelques jours où je n’avais rien d’autre à faire que de penser, c’est le scénario de sa mort.

J’avais des faits réels, dont je me servais pour bâtir une histoire sûrement bien plus dramatique que la réalité.

 

Les faits :

Son cancer était probablement circonscrit.

Il était néanmoins très faible.

Il souffrait sauf quand il dormait.

Depuis quelques jours, il avait un oedème dans le cou qui lui faisait mal.

Il avait très mal à la tête.

Il avait vu le médecin cancérologue de l’Institut Gustave Roussy le jeudi et ce dernier lui avait dit que tout allait bien.

Celui de l’hôpital Foch, ORL, voulait faire des examens complémentaires mais le premier a dit que ce n’était pas nécessaire.

Il prenait des tranquillisants.

Il a été trouvé par terre dans la salle de bain, toutes lumières allumées. La poubelle était cassée.

Du sang dans son lit, sur sa serviette dans le lit, par terre sur la moquette, dans le lavabo, partout par terre autour de lui.

La poignée de son store de chambre était arrachée.

 

Ce que j’imagine de pire qu’il a pu se passer :

Il était fatigué parce qu’il était sous tranquillisants. Sinon, il aurait été plus vaillant. Son cancer était bien guéri mais le traitement a été trop fort et a brûlé toutes les veines et les artères qui passaient par là. Le cancérologue le savait et n’a rien fait pour empêcher cette catastrophe. L’autre s’en doutait et voulait s’en occuper. Il n’en n’a pas eu le temps.

Papa s’est mis à saigner un peu en se couchant, ou même un peu avant, comme cela lui était déjà arrivé de temps à autre. Quand nous nous sommes parlé pour la dernière fois, il savait qu’il se passait quelque chose de grave mais il voulait en finir avec sa souffrance. Au lieu de téléphoner, d’appeler au secours, de prévenir à temps, il n’a rien fait. Il a raclé sa gorge pour la dégager. La situation s’est dégradée, il a saigné de plus en plus. Il a paniqué mais s’est dit que sa vie telle qu’elle était devenue ne valait plus la peine d’être vécue. Il n’avait plus la force d’appeler. Il a essayé d’ouvrir la fenêtre pour respirer mais il n’a pas pu. Il est un peu tombé et la poignée lui est restée dans les mains. Il avait peur. Il s’est traîné jusqu'à la salle de bains, a craché dans le lavabo, a vu tout ce sang et est tombé, se brisant la tête sur la poubelle puis le bidet. Mais il l’a sentie se briser. Il a eu mal, terriblement mal. Il s’est tordu de douleur. Il a continuer à saigner et s’est vu mourir. Il a revu sa vie. Il a regretté que je ne sois pas venue le voir plus souvent ces derniers temps. Si nous avions été avec lui à ce moment là, nous aurions pu le sauver. Nous aurions dû le faire hospitaliser. Il a pensé qu’il n’avait pas tout réglé pour sa tombe et a eu peur d’avoir juste son « trou dans la terre » sans rien de plus. Il a dit « merde, merde, merde, je suis foutu ». Il a crié, a appelé mais personne ne l’a entendu. Il s’est bien senti partir. Puis il est mort, seul. Même le chat s’en est à peine rendu compte. C’est arrivé au début de la nuit. Il est resté des heures par terre seul pendant que je dormais tranquillement, sans rien ressentir de spécial, moi qui me croyais si proche de lui.

 

 

J’ai mal partout quand je pense à ça.

 

Une collègue de bureau qui me connaît bien m’a dit un jour qu’il fallait arrêter de se torturer, que cela ne servait à rien et qu’il fallait imaginer la meilleure des fins possibles, se persuader que ça s’était passé ainsi et ne plus jamais revenir en arrière. Jamais.

J’ai essayé. C’est dur mais ça rassure un peu. Je suis en train d’y arriver.

 

Voilà ce qui s’est donc réellement passé :

Il était fatigué parce qu’il était sous tranquillisants mais aussi parce qu’il luttait contre cette terrible maladie. Personne ne peut jamais être sûr que le Cancer ne va pas revenir, on a une épée de Damoclès au dessus de la tête en permanence. Son hémorragie est un accident qui peut arriver avec ce type de traitement. On ne peut ni la prévoir, ni la prévenir. Cela obligerait à cautériser une artère qui va vers le cerveau et causerait des dommages terribles. Les deux médecins avaient raison, chacun avait sa méthode. Papa était épuisé, honteux de son état. Il ne s’aimait pas comme ça. Avant, il avait vécu soixante dix ans d’une vie remuante, gaie et sans contraintes de santé.

Il s’est couché normalement après m’avoir téléphoné. Il ne m’en voulait pas de ne pas venir très très souvent, il avait compris quelles étaient mes contraintes. Nous nous sommes d’ailleurs écrit une longue lettre à ce sujet il y a quelques mois. Le sujet était clos. Nous nous adorions, point.

Il a commencé à saigner le matin très tôt, en dormant. Cela l’a réveillé. Il était extrêmement soigneux. S’il a tout tâché à ce point, c’est le signe que son hémorragie était très violente et soudaine. De suite, il s’est levé pour aller cracher. Il a craché et a perdu connaissance de suite. Il est tombé et n’a rien su, rien senti. La preuve, c’est qu’il n’a pas ouvert le robinet du lavabo. C’est un réflexe immédiat, pourtant. Donc il n’en a pas eu le temps. En tombant, il s’est assommé. Il serait mort de toutes façons de son hémorragie. Si nous avions été là, ça aurait été affreux car nous n’aurions pas eu le temps de faire quoi que ce soit et nous nous en serions voulu. Même quand cela arrive à l’hôpital, les gens meurent en quelques secondes. La carotide alimente le cerveau et on n’a pas mal quand on saigne ainsi. Il n’avait pas souffert la dernière fois. Dans le cas extrême où nous aurions réussi à le sauver, il serait probablement resté paralysé, ou dans le coma.

Il n’est pas resté longtemps seul. Chantal est arrivée et s’est occupée de lui. La poubelle de la salle de bains était cassée depuis longtemps. C’est le médecin ou le policier qui a arraché la poignée du store en voulant ouvrir les volets afin de faire de la lumière.

Il ne souffre plus.

Il ne souffre plus.

Il ne souffre plus...

 

S’en persuader.

Se dire qu’il est mieux là où il est.

Se dire qu’il me voit et me protège.

 

Il est mort mais pas notre amour. Ce lien entre nous ne mourra jamais. Je l’aimerai et penserai à lui jusqu'à la fin de ma vie.

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Présentation
Ce livre est un livre triste.


Ce sera sans doute et je l’espère le seul que j’écrirai.
Il est difficile de parler du bonheur. Demandez moi d’écrire trois pages sur ma fille, j’en serais à peine capable. Et pourtant, c’est la chair de ma chair, mon petit bout d’amour concentré, qui occupe beaucoup de mes pensées. Mais que dire ? Elle est jolie, gentille, douce, mignonne... On fait vite le tour. ça ressemble à une chanson de Zazie : "je n'écris rien sur toi, rassure toi...."
En revanche, quand il s’agit de peine, de tristesse ou de douleur, les mots me viennent naturellement et abondamment.

Ce livre n’a pas de but intellectuel. Cela me fait simplement du bien de l’écrire, de tout mettre à plat et de coucher sur le papier mes pensées les plus profondes et, en ce moment, les plus tristes. Je veux écrire tout ce que je pense, tout ce qui est lié à lui. C’est une tranche de vie. Mon esprit est alors libéré, à la manière d’une sauvegarde d’ordinateur. Ce qui est sur disquette n’encombre plus la mémoire vive. Je peux enfin penser un peu à autre chose qu’à sa mort, puisqu’elle est quelque part, ailleurs.
Si, en plus de cela, il peut faire du bien à quelqu’un qui se retrouvera dans mes idées, ou qui puisera une force ou encore se reconnaîtra dans mon expérience, tant mieux.
Sinon, il restera égocentrique et personnel.
Depuis seize ans, j’écris tous les jours les faits marquants de la journée dans un petit calepin, afin de pouvoir si nécessaire me souvenir de l’endroit où j’ai passé mes vacances telle ou telle année, quels films j’ai vus etc... C’est mon côté cartésien .
Le jour de la mort de mon père (en réalité quelques jours après...), je me suis retrouvée devant ces trois centimètres carrés de papier, sous un gros vingt-neuf avril noir, froid et impersonnel.
Non, ce n’était pas possible, je ne pouvais pas résumer ce qui était alors le plus grand drame de ma courte vie sur cet espace ! C’est alors que j’ai commencé à écrire. Il fallait que ça sorte, d’une manière ou d’une autre. Je le sentais au plus profond de moi. J’ai écrit vingt pages d’un seul coup, jusqu'à deux heures du matin.
Pendant un an, ce livre a été mon confident, ma soupape de sécurité et ma mémoire.

Certains passages peuvent peut-être choquer, j’en suis désolée.

C’est mon histoire et celle de mon père, Michel.


Septembre 2000

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commentaire(s)
PROLOGUE Flo pour Elodie (29/05/2009 09:46)

Merci pour ces mots ...

PROLOGUE elodie (28/05/2009 10:53)

Je suis tombée sur c...

Chap 16 - La fin prevost (05/05/2009 12:12)

bonjour cela vas fai...

Chap 16 - La fin souaf (07/10/2008 05:30)

beau, pur, sybillin,...

PROLOGUE Flo pour Anne onyme (23/09/2008 14:06)

Ouh la mais je ne sa...

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