| mardi 23 mai 2006, a 23:11 |
| Chap 5 - Ses défauts |
Mon père était bourré de défauts.
Il était bruyant. Il parlait toujours fort et écoutait la télé et la radio à tue-tête. Il avait installé chez lui des radios dans toutes les pièces. Bien entendu, il les allumait toutes en même temps. Cela me rappelle le jour où mon mari lui a demandé ma main. Il s’était bien habillé, m’a demandé de m’assurer que mon père était bien là, puis est parti avec ses gants « beurre frais » dans la poche. Il a sonné, le cœur battant à l’approche de ce moment unique et solennel. Papa lui a ouvert la porte, hirsute, pas rasé et en short délavé. Il était en train de passer l’aspirateur. Ajoutez la radio braillant des publicités stupides et l’air ahuri de mon père, la situation était cocasse ! Manuel lui a dit qu’il avait quelque chose à lui dire, lui a demandé de s’asseoir et lentement, a sorti ses gants de sa poche pour les enfiler. Les yeux de mon père étaient de plus en plus ronds.
Il nous a avoué après avoir cru qu’il venait l’étrangler ! ! ! (avec des gants blancs...)
Quel soulagement, ce n’était que la main de sa fille. Il a accepté avec joie et ils ont bu une bière ensemble. L’un hirsute et rassuré, l’autre chic et amusé.
De l’autre côté, la radio braillait toujours.
Mon père était brusque souvent, tout en sachant être délicat parfois. Quand il remplissait le lave vaisselle, il lançait presque les assiettes dedans, ce qui fait qu’il en cassait beaucoup plus souvent que le commun des mortels. De même, lorsqu’en revenant du marché il plaçait les œufs dans le compartiment spécial du frigo, il en broyait régulièrement un. Mais ce n’est pas un gros défaut...
Il était roublard, infidèle, tricheur et menteur. Pas trop avec moi, mais souvent avec les autres. Petit, il avait fabriqué et utilisé des faux tickets de pain, bien avant la photocopieuse couleur ! Dans ce cas c’était pour la bonne cause mais il a sûrement fait d’autres « copies » moins pardonnables. Jamais de faux billets, malheureusement...
Quand il n’exagérait pas une situation, il en inventait une pour les besoins de l’histoire. Il racontait depuis quelques années qu’en plus du Maroc et de l’Algérie, il avait « fait » l’Indochine. D’ailleurs il était passionné par tout ce qui s’y rattachait. J’en ai un jour parlé à ma mère qui m’a assuré que c’était faux. Elle a quand même vécu vingt cinq ans avec lui !
Bizarre bizarre...
En rangeant ses papiers, j’ai découvert deux livrets militaires. Un faux avec l’Indochine, et l’original sans. Pourquoi ?
A mon avis, quand il a rencontré Chantal en Thaïlande, il s’est vanté de ses exploits réels et en a rajouté sans imaginer que leur histoire deviendrait sérieuse. Il s’est ensuite englué dans son mensonge, ne pouvant plus revenir en arrière. De peur de devoir en parler devant nous deux, il s’est senti obligé de me faire croire aussi à son histoire.
Le faux livret ? Il est assez ancien. Peut-être un pari ?
On ne le saura jamais.
Je ferai mon enquête quand même.
Il était égoïste. Seule sa sphère de proches comptait. Il aurait volontiers écrasé les autres. Depuis sa maladie, il s’était ouvert davantage aux autres. Mais avant, c’était quelque chose !
Le jour même de l’enterrement de ma grand-mère maternelle, nous étions en vacances en Grèce. Il avait bu un peu trop d’Ouzo et avait fait une sortie magistrale à ma pauvre maman : « Qu’est-ce que tu as ? Tu fais une tête d’enterrement ». C’est vrai, j’y étais.
Il avait toujours raison et était vantard. Quand quelqu’un d’autre faisait quelque chose, c’était forcément nul si ce n’était pas la même chose que ce qu’il aurait fait dans une situation semblable.
Il mettait toujours son grain de sel là où on ne lui demandait rien. Quand il venait à la maison, c’était plus fort que lui, il voulait déplacer les meubles et les objets. « Si j’étais vous, je mettrais ça là... ». Cela finissait toujours mal, bien entendu. Pour en venir à bout, j’étais obligée de lui dire que son appartement était décoré n’importe comment et que je ne voulais surtout pas faire la même chose chez moi. Parfois il en convenait, mais rajoutait « Oui, mais ça serait encore plus joli si vous mettiez ça là ! »
Il changeait d’avis trop vite. Quand j’ai acheté ma FIAT, il m’a dit que c’était la dernière des âneries.
Il l’a vue, il l’a conduite, et a embêté Chantal pendant des semaines pour qu’elle achète la même, tellement cette voiture était géniale. Quand j’ai eu des petits soucis mécaniques, il est revenu à son idée de départ. Seules les voiture allemandes et japonaises étaient dignes d’intérêt.
Ce trait de caractère pouvait être fatigant...
Il était sans gêne et sans manières. Et refusait d’adopter celles de ceux qui en avaient. C’est bien de dire ce que l’on pense, mais ça dépend de ce que l’on pense... Il dérangeait, choquait parfois, et je pense qu’il aimait ça.
Le jour de nos fiançailles officielles, il est venu déjeuner à la campagne chez mes beaux-parents qui eux, sont assez conventionnels et ne connaissaient pas encore le phénomène. Au début du repas ma belle-maman lui a tendu la main en disant « Michel, je vous sers ? », « Oui, » a t-il répondu « servez moi Danielle, j’aime que les femmes me servent, je suis de la race des seigneurs. » Là aussi, j’étais recroquevillée sous la table...
Il était grossier comme les hommes savent l’être. Des injures en cascade quand tout n’allait pas comme il voulait.
Il parlait l’argot souvent, c’était plutôt drôle. Sur les cartons que j’ai retrouvés à la cave, il était écrit : fringues, pompes, dossier toubib, frocs. Les nez étaient des tarbouifs, les chiens des clébards et les filles des gonzesses !
Lorsqu’il demandait quelque chose, il oubliait systématiquement le « s’il-te-plait », avec moi comme avec les autres.
- « Té, passe moi le sel. »
Il critiquait toujours les autres sur leur physique. Une telle était « monstrueuse », l’autre avait « un tarbouif terrible » et celle-ci était « plouc ». De l’un de mes amoureux dont j’avais laissé la photo à son attention sur la table de la cuisine en rentrant tard un soir, il avait dit, le lendemain « il est bien mais il a les deux yeux dans le même sens ». J’étais vexée ! Ca ne voulait rien dire mais j’avais compris qu’il y avait quelque chose qui clochait ...
De notre maison, il n’a jamais dit de bien. Bien sûr, si nous avions eu un million de plus, nous aurions choisi plus grand et ailleurs, mais cette maison était très bien pour débuter. Lui qui a été locataire toute sa vie, il exagérait un peu !
J’étais la plus belle, mais il me disait souvent que j’étais maigre comme un coucou et que mes cheveux étaient trop longs.... D’ailleurs, depuis, je les ai coupés et je suis bien obligée d’avouer qu’il avait raison...
Il était excessif. Il était du genre à faire toujours plus, à appeler les gens pour les remercier parce qu’ils avaient envoyé une carte pour le remercier de la sienne ! Quand il faisait quelque chose, il le faisait trop. Il ne savait pas s’arrêter.
Il était dépensier. Dès qu’il avait un peu d’argent de côté, il achetait quelque chose du même montant. Jamais de dettes, mais jamais de réserves.
Le chat de nos voisins venait très souvent taquiner le nôtre. Parfois, ils se battaient même assez durement, mais il était néanmoins débrouillard et attachant. Papa me disait tout le temps qu’il fallait le tuer. Sans commentaire...
Il disait lui-même que si ses grands-parents, qui l’ont élevé, ne l’avaient pas remis dans le droit chemin, il aurait été bandit ou truand.
Je paierais cher pour côtoyer à nouveau tous ces défauts...
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| Présentation |  Ce livre est un livre triste.
Ce sera sans doute et je l’espère le seul que j’écrirai.
Il est difficile de parler du bonheur. Demandez moi d’écrire trois pages sur ma fille, j’en serais à peine capable. Et pourtant, c’est la chair de ma chair, mon petit bout d’amour concentré, qui occupe beaucoup de mes pensées. Mais que dire ? Elle est jolie, gentille, douce, mignonne... On fait vite le tour. ça ressemble à une chanson de Zazie : "je n'écris rien sur toi, rassure toi...."
En revanche, quand il s’agit de peine, de tristesse ou de douleur, les mots me viennent naturellement et abondamment.
Ce livre n’a pas de but intellectuel. Cela me fait simplement du bien de l’écrire, de tout mettre à plat et de coucher sur le papier mes pensées les plus profondes et, en ce moment, les plus tristes. Je veux écrire tout ce que je pense, tout ce qui est lié à lui. C’est une tranche de vie. Mon esprit est alors libéré, à la manière d’une sauvegarde d’ordinateur. Ce qui est sur disquette n’encombre plus la mémoire vive. Je peux enfin penser un peu à autre chose qu’à sa mort, puisqu’elle est quelque part, ailleurs.
Si, en plus de cela, il peut faire du bien à quelqu’un qui se retrouvera dans mes idées, ou qui puisera une force ou encore se reconnaîtra dans mon expérience, tant mieux.
Sinon, il restera égocentrique et personnel.
Depuis seize ans, j’écris tous les jours les faits marquants de la journée dans un petit calepin, afin de pouvoir si nécessaire me souvenir de l’endroit où j’ai passé mes vacances telle ou telle année, quels films j’ai vus etc... C’est mon côté cartésien .
Le jour de la mort de mon père (en réalité quelques jours après...), je me suis retrouvée devant ces trois centimètres carrés de papier, sous un gros vingt-neuf avril noir, froid et impersonnel.
Non, ce n’était pas possible, je ne pouvais pas résumer ce qui était alors le plus grand drame de ma courte vie sur cet espace ! C’est alors que j’ai commencé à écrire. Il fallait que ça sorte, d’une manière ou d’une autre. Je le sentais au plus profond de moi. J’ai écrit vingt pages d’un seul coup, jusqu'à deux heures du matin.
Pendant un an, ce livre a été mon confident, ma soupape de sécurité et ma mémoire.
Certains passages peuvent peut-être choquer, j’en suis désolée.
C’est mon histoire et celle de mon père, Michel.
Septembre 2000 Envoyer un mail à l'auteur | |
| commentaire(s) | PROLOGUE Flo pour Elodie (29/05/2009 09:46)Merci pour ces mots ... PROLOGUE elodie (28/05/2009 10:53)Je suis tombée sur c... PROLOGUE Flo pour Anne onyme (23/09/2008 14:06)Ouh la mais je ne sa... |
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