| mardi 23 mai 2006, a 23:12 |
| Chap 3 - Le traitement |
Le cancer de la gorge est très délicat à opérer. Cela laisse des séquelles énormes. Alors les médecins préfèrent les rayons et la chimiothérapie. Il a eu une dose de cheval.
Le traitement était prévu sur six semaines intensives.
Je suis allée le chercher à la fin d’une semaine de traitement. J’avais faim, il était quatorze heures. J’ai acheté un Macdo en passant. Il ne supportait pas l’odeur, il avait des nausées. Alors nous avons roulé les fenêtres grandes ouvertes et je me suis enfermée dans la cuisine pour le manger.
Les semaines suivantes, il était brûlé à vif, les joues et le cou, je le cite, « comme du steak haché ». C’était l’extérieur. A l’intérieur, c’était encore pire. Il ne mangeait toujours pas. Il avait perdu plus de quinze kilos et pris dix ans. Sur un grand sec, ça se voit bien.
Il allait à l’hôpital tous les jours et y restait la semaine complète quand les soins étaient bi-quotidiens. Lors d’une de mes premières visites, j’ai été toute retournée de le voir ainsi, même si son pyjama était joli. Chantal lui en avait acheté un tout neuf pour la circonstance. En partant, dans l’ascenseur, il y avait une fille qui pleurait. Moi aussi.
Je me souviens d’un jour où je suis passée le voir. Cela faisait bien une semaine que je n’étais pas venue. Il avait changé ! Sa peau était sanguinolente, ses lèvres étaient si brûlées qu’elles avaient craqué et laissaient apparaître de larges crevasses. Mais surtout, il avait si mal à la bouche qu’il ne pouvait pas parler. Il jouait à un jeu de société avec Chantal, installé sur la table de la cuisine et tapait deux coups sur le marbre pour lui annoncer qu’il avait fini, qu’elle pouvait jouer à son tour. J’ai été choquée. Je ne l’avais jamais vu si mal en point.
Il s’affaiblissait de plus en plus. Un jour de novembre, elle l’a ramené à l’hôpital où on lui a posé une sonde dans l’estomac. Ainsi, par un tuyau qui sortait du ventre, il pouvait se nourrir. Les aliments, liquides, prenaient le chemin le plus court et évitaient de le blesser. Lui qui avait peur d’une simple piqûre, il se laissait faire avec courage.
Il a regrossi un peu. Il était soulagé de ne plus devoir se forcer à avaler. Même l’eau le brûlait. Il pelait, muait, et se refaisait petit à petit une peau douce comme les fesses d’un bébé. Plus du tout de barbe sur les joues. Des médicaments et des maux de tête fréquents, quand même.
Un soir de février, il a craché du sang, des caillots. Nous avons appelé le SAMU qui l’a transporté aux urgences. Je le suivais en voiture. Inquiète, bien sûr, mais incrédule surtout. Je n’arrivais pas à croire que c’était moi qui suivait ce SAMU, et que ce SAMU transportait mon père, mon papa si solide et si fort !
Les néons de l’hôpital et le visage défait de Chantal m’ont convaincue. C’était lui, c’était nous, ce n’était pas un simple cauchemar.
Nous n’avons pas attendu trop longtemps pour le voir. Chantal a été très courageuse. Moi, je suis sortie plusieurs fois de la chambre pour ne pas m’évanouir. Elle continuait à le tenir, à le regarder, à lui parler. Je pouvais lire dans ses yeux, il avait peur. Il crachait des caillots de sang énormes, qui sentaient horriblement mauvais. Une odeur organique, rouge, chaude, indescriptible. Il n’avait pas mal, c’était déjà ça. Tout le personnel a été charmant, et nous l’avons laissé se reposer un peu. Nous aussi d’ailleurs, nous avions besoin d’un peu de repos.
Evidemment, la nuit n’a été bonne pour personne. Chantal et moi, chacune chez nous, avons eu les mêmes angoisses. Et lui a continué à saigner un bon moment. Ils ont tenté une opération de cicatrisation de la veine responsable du saignement, mais elle ne se laissait pas faire et se contractait à l’arrivée des instruments. Après vingt heures sous respiration artificielle et sous anesthésie, des transfusions et beaucoup d’inquiétude, nous avons commencé à souffler. J’étais inquiète pour lui, j’avais peur qu’il souffre, mais pas une seule seconde je n’ai imaginé qu’il pourrait y rester. Il était immortel. Une chose pareille ne pouvait pas arriver puisqu’il était à l’hôpital et que l’on s’occupait de lui. On est naïf, parfois.
Il est sorti la semaine d’après, affaibli et déprimé. Depuis ce jour, il n’a pas cessé de se plaindre. Il faisait moins attention à son apparence, il ne s’arrangeait plus, ne portait que très rarement son appareil dentaire. Je l’appelais et nos conversations commençaient toujours par « j’ai mal à la bouche, je me sens faible », et « mon pauvre petit papa chéri »...
Il pleurait souvent, pour rien, pour un film au cinéma, ou quand il se voyait si mal. Il était devenu sensible. Il n’aimait pas qu’on le voit pleurer. Il en avait honte. J’avais plaisanté et lui avais dit ce jour là qu’il était tout simplement devenu normal. Je l’avais vu pleurer deux fois dans ma vie avant cette période, une fois pour un chagrin d’amour qui n’en valait pas la peine et à la mort de sa mère. Il m’avait dit :- « ma petite Flo, on est tout seuls maintenant ». Ce sont ses paroles qui ont déclenché mes pleurs. Il l’a rejointe cinq ans plus tard...
Il était triste, fatigué, il avait honte de son état. Ses doigts étaient engourdis et tremblaient un peu. Sa si belle écriture avait changé. Elle était plus hésitante, inégale. Pour le premier anniversaire de Cécilia, nous avons organisé un déjeuner à la maison. Nous étions sept autour de la table, et lui était seul dans un fauteuil, un peu à l’écart. C’était l’époque où il enchaînait mycoses de la bouche et infections, douleurs et odeurs. Il a failli aller s’allonger mais est finalement resté avec nous.
Sous les brûlures répétées des rayons, toute sa gorge s’était rétractée d’un côté et lui avait complètement déformé le palais. J’avais vu, avec une lampe électrique. Etonnement, il avait bien voulu que je regarde. Il avait perdu de sa pudeur, affrontait sa maladie en face, acceptait d’en parler. Il avait consulté mais là encore, les différents médecins ne s’accordaient pas sur la gravité ou non de la chose. Alors on n’a rien fait.
Nous ne savions pas bien, Chantal et moi, s’il fallait le secouer un peu ou le plaindre. Alors nous alternions selon nos humeurs. C’est difficile d’évaluer la douleur d’un autre. Surtout d’un autre qui a toujours eu l’habitude d’exagérer ou de grossir les faits. Et puis il y a la durée. Au bout de huit mois de souffrance diverses sans aucune amélioration visible, on se lasse de « tenir le coup ». Mon père était un impatient, il se lassait rapidement des nouveautés. Il fallait que tout aille vite et bien. C’est la raison pour laquelle en un an, il avait commencé et arrêté l’apprentissage du golf. Il n’était pas devenu champion tout de suite, ça l’énervait. Pourtant, il avait investit dans le matériel, comme toujours. De même, il avait cultivé des tomates pendant un été, sur son balcon. Il était fier de sa production, il l’avait même photographiée, et nous en avions tous mangé. L’année d’après, pas de tomates. Pourquoi ? Cela l’ennuyait. Il fallait arroser, tailler...
Il venait de se mettre à l’informatique. Souris, clavier, écran, logiciels... il apprenait tout dans l’ordre et consciencieusement. Plus tard, il pourrait enfin « surfer sur le Web ». Il suivait ses méthodes et faisaient ses exercices pratiques. Il avait de bonnes notes et en était très fier.
Sur un grand miroir, il avait écrit la liste de tous les gens qui pensaient à lui, qui prenaient de ses nouvelles, qui l’aidaient. Il se réjouissait d’en ajouter au fil des semaines. Il me disait :
- « Tiens, tu sais pas qui m’a appelé ? ». Jeu des devinettes jusqu'à ce que je trouve.
Je venais enfin de le convaincre de prendre une femme de ménage. Cela le soulageait. Il était content de voir son appartement tout propre.
Les résultats de l’hôpital étaient encourageants. En principe, le crabe était maîtrisé. Il ne restait plus qu’à attendre d’aller mieux.
D’ailleurs il a confié au médecin qu’il ne se serait pas senti capable de supporter tout cela une seconde fois. Il m’a parlé de suicide plusieurs fois. Troublée, j’en ai touché un mot à ma mère qui l’a sermonné et lui a fait jurer de ne jamais faire une chose pareille, au moins pour moi.
J’étais peinée de le voir déprimé et hanté par de telles pensées, mais plutôt rassurée par les résultats des examens. J’avais hâte qu’il recommence à bouger un peu et qu’il vienne me voir à mon bureau. Quand je travaillais près de chez lui, il passait me voir presque tous les jours. Je ne le lui disais pas, mais j’étais contente. La calandre de sa voiture, le bruit du moteur reconnaissable entre mille, même dans le vacarme de l’avenue Charles de Gaulle, un petit coup de Klaxon et je bondissais hors de mon agence pour l’embrasser. Parfois il rentrait le premier, allait saluer mes collègues, leur disait deux ou trois bêtises et revenait vers moi. Il ne restait jamais longtemps, mais c’était un petit clin d’œil qui me manquera jusqu'à la fin de mes jours.
Chantal est partie en vacances, alors je lui ai prêté le chat pour lui tenir compagnie quelques semaines.
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| Présentation |  Ce livre est un livre triste.
Ce sera sans doute et je l’espère le seul que j’écrirai.
Il est difficile de parler du bonheur. Demandez moi d’écrire trois pages sur ma fille, j’en serais à peine capable. Et pourtant, c’est la chair de ma chair, mon petit bout d’amour concentré, qui occupe beaucoup de mes pensées. Mais que dire ? Elle est jolie, gentille, douce, mignonne... On fait vite le tour. ça ressemble à une chanson de Zazie : "je n'écris rien sur toi, rassure toi...."
En revanche, quand il s’agit de peine, de tristesse ou de douleur, les mots me viennent naturellement et abondamment.
Ce livre n’a pas de but intellectuel. Cela me fait simplement du bien de l’écrire, de tout mettre à plat et de coucher sur le papier mes pensées les plus profondes et, en ce moment, les plus tristes. Je veux écrire tout ce que je pense, tout ce qui est lié à lui. C’est une tranche de vie. Mon esprit est alors libéré, à la manière d’une sauvegarde d’ordinateur. Ce qui est sur disquette n’encombre plus la mémoire vive. Je peux enfin penser un peu à autre chose qu’à sa mort, puisqu’elle est quelque part, ailleurs.
Si, en plus de cela, il peut faire du bien à quelqu’un qui se retrouvera dans mes idées, ou qui puisera une force ou encore se reconnaîtra dans mon expérience, tant mieux.
Sinon, il restera égocentrique et personnel.
Depuis seize ans, j’écris tous les jours les faits marquants de la journée dans un petit calepin, afin de pouvoir si nécessaire me souvenir de l’endroit où j’ai passé mes vacances telle ou telle année, quels films j’ai vus etc... C’est mon côté cartésien .
Le jour de la mort de mon père (en réalité quelques jours après...), je me suis retrouvée devant ces trois centimètres carrés de papier, sous un gros vingt-neuf avril noir, froid et impersonnel.
Non, ce n’était pas possible, je ne pouvais pas résumer ce qui était alors le plus grand drame de ma courte vie sur cet espace ! C’est alors que j’ai commencé à écrire. Il fallait que ça sorte, d’une manière ou d’une autre. Je le sentais au plus profond de moi. J’ai écrit vingt pages d’un seul coup, jusqu'à deux heures du matin.
Pendant un an, ce livre a été mon confident, ma soupape de sécurité et ma mémoire.
Certains passages peuvent peut-être choquer, j’en suis désolée.
C’est mon histoire et celle de mon père, Michel.
Septembre 2000 Envoyer un mail à l'auteur | |
| commentaire(s) | PROLOGUE Flo pour Elodie (29/05/2009 09:46)Merci pour ces mots ... PROLOGUE elodie (28/05/2009 10:53)Je suis tombée sur c... PROLOGUE Flo pour Anne onyme (23/09/2008 14:06)Ouh la mais je ne sa... |
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