| mardi 23 mai 2006, a 23:13 |
| Chap 2 - De sa maladie |
Mon père a toujours été en excellente santé. L’hiver, il se promenait en chemise, sans jamais attraper froid. Ou alors c’était un petit rhume qu’il pouvait cacher, car un homme, un vrai, ne tombe pas malade. C’est dégradant d’être faible ou malade. C’est ce qu’il pensait, en tous cas...
Il n’a jamais vu un médecin, n’a jamais fait de prise de sang, n’a jamais manqué un jour de travail. Pas parce qu’il était courageux, mais tout simplement parce qu’il n’était pas malade. C’est ce que j’ai constaté en vivant avec lui. Ma mère m’a raconté qu’une fois, il y a bien longtemps, il avait été cloué au lit par une grippe, une vraie. Celle qui vous fait trembler de froid sous trois couvertures, pas celle que tous les gens d’aujourd’hui prétendent avoir dès qu’ils ont le nez qui coule un peu. D’ailleurs, à ceux là, je leur dis toujours « si tu avais la grippe, tu ne serais pas là ».
Lorsque j’étais petite, nous étions partis faire du camping dans le sud, un été. En faisant des branchements électriques, il s’était branché lui même sur le deux cent vingt volt, totalement électrisé ! Ma mère et moi étions aux douches, il était donc seul. Il est resté presque une minute collé à la prise de courant. Pour l’enlever, il a entouré le fil autour de son pied et a tiré de toutes ses forces. La prise est tombée mais la moitié de son doigt était arrachée. Trois heures après, il barbotait dans la grande bleue comme si de rien n’était, le pouce en l’air dans une poupée de gaze.
Là où nous avions emménagé, Manuel et moi, nous avions dans le jardin un ancien bassin en béton, destiné à accueillir des poissons. Comme il était en très mauvais état, nous avons décidé de l’enlever. Impossible ! Papa est arrivé à la rescousse, et, à soixante quatre ans, à grands coups de masse accompagnés de grognements de bête, il est venu à bout de ce mastodonte. La maison en tremblait !
Bref, une force de la nature. Pourtant, on ne peut pas dire qu’il se ménageait : pas un poil de sport, des horaires fantaisistes, des cigarettes jusqu'à cinquante cinq ans, du Whisky à gogo et des repas pantagrueliques et totalement déséquilibrés. Il avait entendu dire que les yaourts étaient bons pour la santé et qu’ils aidaient à maigrir dans le cadre d’un régime. Alors, après son repas complet, son fromage, son dessert et son fruit (une orange le soir, éventuellement un café et aucun problème pour dormir), il ingurgitait deux ou trois yaourts. Cela m’a toujours beaucoup amusée.
Malgré tout cela, une ligne d’athlète, des muscles et toujours une bonne mine, ça en laissait rêveur plus d’un (et plus d’une...).
Finalement, à soixante dix ans, au début de l’hiver, il a eu mal à la gorge. Ce n’était rien du tout, quelques pastilles et hop, c’était reparti. Il avait dû prendre froid.
L’été, il l’a passé comme les années précédentes, en Bretagne, dans sa caravane. Ce style de vacances ne lui correspondait pas totalement, mais quand on est retraité, on a beaucoup de temps et moins d’argent.
Il était bien sûr du genre cigale, sans un sou d’avance, avec un loyer à payer tous les mois. Alors le camping, finalement, quand il fait beau, ce n’est pas si désagréable. On trouve toujours quelques amateurs de Ricard ou de Whisky avec qui partager sa soirée. Et Chantal venait lui rendre visite au cours de certains week-end prolongés.
Ma mère habitant non loin de là, dans une jolie maison, et moi même étant astreinte à des vacances en famille, donc chez elle en Bretagne pour cause de bébé, il est venu nous rendre visite un jour. Depuis notre mariage, leurs relations s’étaient considérablement améliorées. Il apportait même un petit cadeau à son « ex » à chaque visite. Et elle redoublait d’attentions envers lui. Elle le faisait pour moi, mais aussi je présume pour lui montrer qu’elle avait réussi mieux que lui, au niveau organisation et patrimoine...Elle lui en mettait plein les yeux, un peu par fierté. Ca me faisait bien plaisir de les voir à nouveau réunis le temps d’une soirée, je voulais les toucher en même temps tous les deux, les photographier. C’était si rare et tellement inespéré !
Ce soir là, il avait été bien, normal, ou peut-être, en y réfléchissant bien, un peu moins exubérant que d’habitude. Sans plus.
Quinze jours plus tard, je suis allée lui rendre visite seule, dans sa caravane. Je l’ai trouvé un peu maigre des bras et des jambes. Il m’avait acheté du melon, une entrecôte qu’il m’a fait griller sur le barbecue accompagnée de frites. J’ai mangé de bon appétit. Lui, juste un petit bout de melon puis il a bu un café. « Ici, je mange bien le matin et le soir. Très peu à midi ». OK, argument recevable et logique, connaissant le personnage. A la fin du repas, nous nous sommes mis côte à côte sous l’auvent, il faisait très chaud, et je lui ai montré des photos de Cécilia, mon bout de chou adoré. Il y en avait beaucoup, qui se ressemblaient, mais certaines étaient très drôles. En arrivant justement sur l’une d’entre elles, drôle, il n’a pas réagi. Pas un mot, pas un geste. Les quelques secondes qui se sont écoulées m’ont paru très longues. Qu’attendait-il pour rigoler ? Soudain, il a laissé tomber par terre le paquet entier de photos. Je me suis retournée vivement vers lui, pour savoir ce qui l’avait poussé à commettre un tel sacrilège : jeter par terre les photos de ma fille...
Il avait les yeux fermés, la tête pendant en avant, la bouche entrouverte. Un râle rauque s’est échappé de sa gorge. Il allait tomber en arrière quand je l’ai retenu de toutes mes forces. Je l’ai giflé, j’ai hurlé « PAPA ». Il était tout simplement évanoui. Je l’ai allongé par terre, où il a peu à peu repris ses esprits. Il était tout mou, tout chose. J’avais le cœur qui battait à deux cents pulsations par minute. Quelques instants après, qui m’ont parus une éternité, Il allait mieux. Il était revenu à lui. Il a voulu me faire promettre de ne rien dire à Chantal pour ne pas l’inquiéter. J’ai refusé. On ne rigole pas avec ça. Le jardin secret n’est pas fait pour ce genre de cachotteries. En fait, ce que je ne savais pas, c’était qu’il lui était arrivé la même chose avec elle, dans l’avion, le printemps précédent. Oxygène pendant un quart d’heure et médecin de bord. La seule différence, c’était qu’elle avait bien promis de ne rien dire. Forcément, elle allait faire le lien entre les deux malaises. Il avait peur des médecins et faisait tout pour les éviter. Moi, je lui ai fait promettre de faire un bilan complet en rentrant. Il a accepté. J’étais malgré tout très inquiète. Le soir, il m’a invitée à la crêperie. J’ai fini sa crêpe sans me méfier, il avait tellement l’habitude de se priver pour moi et de me donner le meilleur que j’ai cru que c’était uniquement par gentillesse.
Je suis rentrée chez ma mère, très troublée par cette journée. Je n’ai rien dit à personne tout de suite, sauf à Manuel qui n’a pas l’habitude de s’inquiéter sans certitude et m’a plutôt rassurée. Les jours qui ont suivi, je l’appelais dix fois par jour, en cachette, pour être sûre qu’il allait bien. Ma mère m’a surprise plusieurs fois et m’a lancé un « Ben tu te l’aimes, ton père !» teinté d’un soupçon de jalousie.
La fin des vacances est arrivée. Un jour, alors qu’il était toujours en Bretagne, Chantal m’a appelée et m’a dit qu’il avait toujours mal à la gorge, rien de grave. C’est la raison pour laquelle il avait tellement maigri, il ne mangeait rien ! Elle avait par précaution pris rendez-vous pour lui chez un médecin local.
Je ne m’en faisais pas encore de trop. Ca aurait pu être plein de choses. Oui, mais quoi ? En y réfléchissant bien... Je préférais attendre et ne pas y penser.
Le verdict a été assez terrible : « c’est sérieux. Il faut rentrer à Paris et vous faire soigner ».
Il m’a alors avoué cracher du sang depuis un moment. Il avait attendu au maximum, mais la douleur n’était plus tolérable. Son évanouissement n’était donc qu’une crise d’hypoglycémie puisqu’il n’avait pas mangé depuis plusieurs jours...
Un sujet d’inquiétude en moins. Mais un autre le remplaçait, et de taille.
A Villejuif, les examens ont été rapides et les résultats sans appel. Papa ne voulait pas me le dire. Il était sorti de la consultation depuis un moment déjà et ne me téléphonait pas. Je l’ai appelé plusieurs fois sur son portable. J’attendais le verdict. Il fallait bien que je finisse par savoir, moi aussi. Si j’avais pu m’endormir profondément pour des années, je l’aurai fait, pour ne pas avoir à vivre ces moments si douloureux. A chaque fois, il trouvait un prétexte : « je ne peux pas te parler, je conduis » (c’est bien la première fois que ça le gênait...), ou d’autres du même genre.
Assise dans le canapé, étant encore en congé maternité, j’attendais son appel, fixant le téléphone nerveusement. J’étais totalement fébrile, incapable de me concentrer sur quoi que ce soit. J’ai feuilleté des livres de médecine. Je ne trouvais que des maladies terribles qui correspondaient à ses symptômes.
Terrible, le verdict l’était aussi: CANCER.
Lui même s’était évanoui quand les médecins lui avaient annoncé cette terrible nouvelle.
Non papa, pas toi, ce n’est pas possible, tu es solide, toi. J’ai pleuré en silence et me suis jetée dans les bras de Manuel quand il est rentré.
Passé le premier choc, je me suis dit que ça se soignait bien maintenant. Ce n’était pas trop tard. Il fallait être courageux, ce ne serait pas facile mais tout à fait possible.
Il est rentré à l’hôpital le même jour que moi au travail, en septembre.
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| Présentation |  Ce livre est un livre triste.
Ce sera sans doute et je l’espère le seul que j’écrirai.
Il est difficile de parler du bonheur. Demandez moi d’écrire trois pages sur ma fille, j’en serais à peine capable. Et pourtant, c’est la chair de ma chair, mon petit bout d’amour concentré, qui occupe beaucoup de mes pensées. Mais que dire ? Elle est jolie, gentille, douce, mignonne... On fait vite le tour. ça ressemble à une chanson de Zazie : "je n'écris rien sur toi, rassure toi...."
En revanche, quand il s’agit de peine, de tristesse ou de douleur, les mots me viennent naturellement et abondamment.
Ce livre n’a pas de but intellectuel. Cela me fait simplement du bien de l’écrire, de tout mettre à plat et de coucher sur le papier mes pensées les plus profondes et, en ce moment, les plus tristes. Je veux écrire tout ce que je pense, tout ce qui est lié à lui. C’est une tranche de vie. Mon esprit est alors libéré, à la manière d’une sauvegarde d’ordinateur. Ce qui est sur disquette n’encombre plus la mémoire vive. Je peux enfin penser un peu à autre chose qu’à sa mort, puisqu’elle est quelque part, ailleurs.
Si, en plus de cela, il peut faire du bien à quelqu’un qui se retrouvera dans mes idées, ou qui puisera une force ou encore se reconnaîtra dans mon expérience, tant mieux.
Sinon, il restera égocentrique et personnel.
Depuis seize ans, j’écris tous les jours les faits marquants de la journée dans un petit calepin, afin de pouvoir si nécessaire me souvenir de l’endroit où j’ai passé mes vacances telle ou telle année, quels films j’ai vus etc... C’est mon côté cartésien .
Le jour de la mort de mon père (en réalité quelques jours après...), je me suis retrouvée devant ces trois centimètres carrés de papier, sous un gros vingt-neuf avril noir, froid et impersonnel.
Non, ce n’était pas possible, je ne pouvais pas résumer ce qui était alors le plus grand drame de ma courte vie sur cet espace ! C’est alors que j’ai commencé à écrire. Il fallait que ça sorte, d’une manière ou d’une autre. Je le sentais au plus profond de moi. J’ai écrit vingt pages d’un seul coup, jusqu'à deux heures du matin.
Pendant un an, ce livre a été mon confident, ma soupape de sécurité et ma mémoire.
Certains passages peuvent peut-être choquer, j’en suis désolée.
C’est mon histoire et celle de mon père, Michel.
Septembre 2000 Envoyer un mail à l'auteur | |
| commentaire(s) | PROLOGUE Flo pour Elodie (29/05/2009 09:46)Merci pour ces mots ... PROLOGUE elodie (28/05/2009 10:53)Je suis tombée sur c... PROLOGUE Flo pour Anne onyme (23/09/2008 14:06)Ouh la mais je ne sa... |
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