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La mort dans l'âme, Récit d'un amour paternel
mardi 23 mai 2006, a 23:13
Chap 1 - De notre amour
 

  Mon père et moi, nous étions comme les doigts de la main. Inséparables. Toujours en train de se téléphoner, faute de se voir. La vie parisienne fait tout pour séparer les gens qui s’aiment. Une heure de voiture et d’embouteillages après une journée de travail, de métro, de problèmes ? On n’en a pas toujours l’envie, ni le courage. Alors nous nous parlions. Pour rien, seulement pour entendre la voix de l’autre raconter une histoire, une anecdote, ou simplement demander un conseil. «Au fait, comment tu fais pour la pyrolyse du four ? » ou « Tu te souviens du nom de la fille qui avait... ? » On se fâchait souvent, pour des bêtises aussi. Il faisait exprès de dire le contraire de ce que je pensais, et moi de même. Ce n’était jamais long. Quelques minutes à faire mariner l’autre et l’un des deux craquait et rappelait. « Alors Kékébu ? », c’était mon surnom. « Mouais ! » répondais-je, faussement contrariée, et la crise était passée. Nous pouvions recommencer à raconter des fadaises...

Je me souviens de ce surnom que maintenant j’adore. Il me le disait en privé, mais un jour alors que je partais à l’école, il était sorti sur le palier et avait lancé un tonitruant « Bonne journée petit Kékébu ». Dans l’ascenseur ouvert, un beau jeune homme avait rigolé. J’en avais voulu à mon père. On est bête quand on est adolescent !

Depuis sa maladie, nos coups de fil s’étaient multipliés, parfois jusqu'à six ou sept fois par jour. J’étais plus inquiète, moins disponible physiquement depuis la naissance de ma fille, et lui était aussi davantage chez lui. Mon mari, Manuel, était à la fois attendri, un peu jaloux et exaspéré par ces appels incessants, surtout lorsque nous étions à table... Il me disait : « Mais qu’est ce que vous avez encore à vous dire, bon sang ?  Tu pourrais couper le cordon un peu, non ? ». Rien, justement, nous n’avions rien à nous dire. C’est ce que personne ne pouvait comprendre. Du côté de mon père, c’était pareil. Chantal, son amie, sa dernière compagne, était elle aussi agacée par ces appels sans raison valable. Personne d’autre que nous ne pouvait savoir le plaisir qu’ils nous procuraient.

D’ailleurs, le cordon n’a pas attendu que je sois prête pour se rompre...

 

 

Je suis née en 1972. Mes parents n’ont jamais eu l’air très amoureux l’un de l’autre, en tous cas ils ne l’étaient sans doute jamais en même temps. Quand ils s’embrassaient sur la bouche, je trouvais ça super. Mais c’était rare.

Alors, en 1985, ils ont décidé de divorcer. Divorce long et difficile. Inutile de tout raconter ici, ce n’est pas le sujet. J’ai compris que ça allait vraiment mal lorsque je suis rentrée de vacances. Me tranchant un petit bout de saucisson avant de passer à table, j’ai demandé à mon père s’il en voulait. Il a dit oui avec enthousiasme. A ce moment, ma mère a hurlé que c’était son saucisson et que s’il en voulait, il n’avait qu’à aller en acheter. Ils ont alors commencé à marquer de leurs initiales, au marqueur noir, tous les produits consommables de la maison. M ou N, il fallait choisir son camp. C’était la guerre du sel et du papier toilette, entre autres. Le Moyen Age ! Ils ne m’ont pas beaucoup épargnée. J’étais au centre de leur haine. Une haine terrible, qui leur faisait dire des horreurs, des trucs qu’on ne dit pas à une gamine de treize ans. J’étais devenue l’intermédiaire, la messagère. « Tu diras à ta... de mère que... », « tu répondras à ton ... de père que je ne suis pas d’accord », « J’ai fait un beau rêve cette nuit, j’ai rêvé que ton père crevait », « Comment peux-tu aimer cette.....? ». La décence m’interdit de retranscrire ici ces mots. Ce sont les pires. De plus, je crois qu’il était jaloux de ma mère, il ne comprenait pas que je l’aime autant que lui, alors qu’elle m’avait « abandonnée », d’après lui.

Bref, après quelques longs mois, j’ai été confiée à la garde de mon père, après une période géniale de garde alternée qui n’a pas du tout plu au juge. « On ne peut pas saucissonner un enfant ». Je me souviens de ce jour comme si c’était hier. C’est toujours un déchirement de devoir se séparer de l’un de ses deux parents. Mon père avait voulu ma garde, ma mère ne s’était pas battue pour l’avoir, pour des raisons compréhensibles. Je n’en voulais à personne. C’est vrai qu’avec papa, mon adolescence promettait d’être rose et dorée. Il ne savait pas me résister. Jusqu’au bout, il m’a encensée, adulée,  complimentée. Peut-être trop d’ailleurs, car à présent, je suis fragile, je résiste mal à la critique ou au manque de reconnaissance. Il avait toujours un mot agréable pour me mettre en valeur. J’étais toujours la plus belle et la plus intelligente. Quand une des ses relations disait quelque chose de gentil sur moi, il me le répétait instantanément, fier et heureux de sa « création ». En vidant ses affaires, j’ai même retrouvé des notes qu’il avait prises pendant une des ses conversations amicales me concernant. Il avait tout noté pour ne pas se tromper et me redire exactement ce qui avait été dit sur mon compte...

Je le respectais et ne mentais jamais ni ne désobéissais.

Ma mère m’a rappelé, je ne m’en souvenait plus, que je lui avais expliqué la chose suivante concernant la garde : Je savais que mon père était souvent insupportable. Si je ne le voyais qu’une fois tous les quinze jours, cela risquait parfois de mal se passer. Le week-end serait alors gâché. Avec elle, aucune chance de se chamailler. Donc toutes les fois où nous nous verrions seraient agréables. Il fallait donc confier la garde à mon père. Ce qu’il peut se passer dans la tête des adolescents...

Lui aussi il me voulait. Mais quand il a eu connaissance du jugement et du fait qu’il allait devoir s’occuper de moi, seul et à plein temps, il a dû avoir peur. Il m’a dit des choses affreuses « Tu te rends compte, ta mère t’a abandonnée. Tu ne la verras presque plus ». Je savais bien que ce n’étais pas vrai. Ma mère est raisonnable, sensée, a les pieds sur terre, et elle m’aime. Mais sur le coup, à quatorze ans, on pleure, forcément.

Puis tout s’est mis en place, petit à petit.  Papa faisait le marché, un poisson, un poulet, un rosbif et des tomates farcies chaque semaine. C’était beaucoup trop ! Tout était cuit et emballé dans le réfrigérateur et nous en avions pour toute la semaine (une grande famille en aurait eu suffisamment aussi...) ! Il faisait le ménage, le repassage, le bricolage, les courses, m’emmenait à l’école quand je commençais très tôt et quand je lui avais fait du charme pour qu’il m’accompagne. Je gagnais ainsi vingt cinq minutes de sommeil. Nous faisions les magasins ensemble, nous allions au cinéma et nous partions en vacances. Nous avions les mêmes goûts, les mêmes envies la plupart du temps, ou alors il se calquait sur les miens, mais adroitement car je ne m’en rendais pas compte. Peut-être était-ce le contraire ? En tous cas nous étions heureux ensemble.

Il tombait amoureux souvent. Ca me faisait rire car c’était à chaque fois « une fille terrible », mais la fille terrible devenait vite terriblement gênante. Jamais je ne l’ai poussé à quoi que ce soit. C’est toujours lui qui a décidé qu’elle resterait ou partirait. Parfois, elles prenaient le large d’elles même, mais jamais à cause de moi. J’avais ainsi la conscience parfaitement tranquille.

Par ailleurs, je continuais à voir ma mère, moins souvent bien sûr, mais intensément et régulièrement. Mes études se déroulaient bien. Aucun fléchissement scolaire suite au divorce.

Bref, tout allait pour le mieux. Notre complicité se développait de jour en jour. Nous nous racontions des histoires drôles. Ce n’était pas toujours les mêmes qui nous faisaient rire, d’ailleurs, mais nous savions quelles étaient celles qui plairaient à l’autre. Il était jeune d’esprit, il aimait les fast food, la musique, le bateau, le cinéma, et tous les ans, il voyait au moins un film qui devenait « le film le plus génial de sa vie », de l’enthousiasme à l’état pur.

Entre nous, c’était à la vie, à la mort.

 

Et justement, ce matin, il est mort.

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Commentaires
#1
Alicia écrit le vendredi 21 juillet 2006, A 08:55
Je trouve ce début trés bien écrit, vous avez un bon style et l'amour que ous laissez transperser les lignes me touche. Bravo! Je vais tout de suite continuer ma lecture.
#2
Marie Pierre écrit le lundi 04 février 2008, A 01:12
.je ne sais que dire .il faut parfois écouter sans avoir rien à dire en retour .la souffrance ou la joie et leurs empreintes n'appartiennent qu'à celui ou à celle qui en a subit ou empreinté le moule ....
J'ai ,majgré moi ,mais avec tout le bonheur qui en a découlé vécu un semblant de vous.......seulement je n'ai pas eu à aller en jugement pour ela ...la mère de ma fille qui a 22printemps maintenant...;me l'laissée vers les 4 1/2 ans et je l'ai élevée dpuis ou plutôt partagé avec elle les plus beaux moments de ma vie .....;j'ai artagé les voyages ,la cuisine ,le magasinage ,les études et tout ce qui nous rapprochait naturellement .....;je suis donc en vie puisaue j'écris à je ne sais qui au juste .Ma fille me dit souvent Papou tu es ma seule vraie famille (même si j'ai réussi à la rapprocher de sa mère afin que plus jamais elle ne me dise en pleurant .....qu'ai-je fait pour qu'elle ne m'aime pas...) je ne veux pas que tu meures ...

Je ne sais que dire et je n'ai rien à dire que vous dire que le départ d'un être comme votre père est un acte de vie .....Il vous a permis de parler ainsi avec votre coeur etce qu'il vous transmis c'est vous dans toute vore beauté d'être ....

Je vis encore comme vous auparavant et je ne peux que vous dire que nous sommes tous solidaires et que même si nous ne vivons pas les mêmes situations nous sommes unis

Un homme
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Présentation
Ce livre est un livre triste.


Ce sera sans doute et je l’espère le seul que j’écrirai.
Il est difficile de parler du bonheur. Demandez moi d’écrire trois pages sur ma fille, j’en serais à peine capable. Et pourtant, c’est la chair de ma chair, mon petit bout d’amour concentré, qui occupe beaucoup de mes pensées. Mais que dire ? Elle est jolie, gentille, douce, mignonne... On fait vite le tour. ça ressemble à une chanson de Zazie : "je n'écris rien sur toi, rassure toi...."
En revanche, quand il s’agit de peine, de tristesse ou de douleur, les mots me viennent naturellement et abondamment.

Ce livre n’a pas de but intellectuel. Cela me fait simplement du bien de l’écrire, de tout mettre à plat et de coucher sur le papier mes pensées les plus profondes et, en ce moment, les plus tristes. Je veux écrire tout ce que je pense, tout ce qui est lié à lui. C’est une tranche de vie. Mon esprit est alors libéré, à la manière d’une sauvegarde d’ordinateur. Ce qui est sur disquette n’encombre plus la mémoire vive. Je peux enfin penser un peu à autre chose qu’à sa mort, puisqu’elle est quelque part, ailleurs.
Si, en plus de cela, il peut faire du bien à quelqu’un qui se retrouvera dans mes idées, ou qui puisera une force ou encore se reconnaîtra dans mon expérience, tant mieux.
Sinon, il restera égocentrique et personnel.
Depuis seize ans, j’écris tous les jours les faits marquants de la journée dans un petit calepin, afin de pouvoir si nécessaire me souvenir de l’endroit où j’ai passé mes vacances telle ou telle année, quels films j’ai vus etc... C’est mon côté cartésien .
Le jour de la mort de mon père (en réalité quelques jours après...), je me suis retrouvée devant ces trois centimètres carrés de papier, sous un gros vingt-neuf avril noir, froid et impersonnel.
Non, ce n’était pas possible, je ne pouvais pas résumer ce qui était alors le plus grand drame de ma courte vie sur cet espace ! C’est alors que j’ai commencé à écrire. Il fallait que ça sorte, d’une manière ou d’une autre. Je le sentais au plus profond de moi. J’ai écrit vingt pages d’un seul coup, jusqu'à deux heures du matin.
Pendant un an, ce livre a été mon confident, ma soupape de sécurité et ma mémoire.

Certains passages peuvent peut-être choquer, j’en suis désolée.

C’est mon histoire et celle de mon père, Michel.


Septembre 2000

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commentaire(s)
PROLOGUE Flo pour Elodie (29/05/2009 09:46)

Merci pour ces mots ...

PROLOGUE elodie (28/05/2009 10:53)

Je suis tombée sur c...

Chap 16 - La fin prevost (05/05/2009 12:12)

bonjour cela vas fai...

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PROLOGUE Flo pour Anne onyme (23/09/2008 14:06)

Ouh la mais je ne sa...

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